Manhattan, people and locations

Photo 103Je posais la bouteille sur la table. Il était assis sur le lit. Le dos vouté. Il ne me salua pas, mais me montra la chaise d’un coup de menton comme il le faisait toujours. Comme si j’avais un autre choix si je voulais me poser. Le pistolet ou le revolver, je ne savais toujours pas les différencier malgré les leçons de mon père, était posé sur sa cuisse, près de l’aine. Il tenait le canon à pleine main, comme les hommes tiennent leur sexe. C’était la première fois que je l’imaginais posséder un sexe.  Après un moment de flottement, je m’asseyais finalement près de lui. Côté crosse. Le sommier fit un bruit qui me déprima.  Ce son était celui qui, à mon sens, définissait le mieux la misère depuis toujours, et je ne le supportais pas.

Il fallait que je dise quelque chose. Parce que lui n’était pas décidé. Je toussotais plusieurs fois pour faire sortir les mots de ma bouche. Mais ils étaient coincés de l’autre côté de ma glotte. Ma gorge était sèche, mais je n’osais pas bouger pour attraper la bouteille. Elle n’était qu’à quelques mètres de moi. La pièce était étroite et rectangulaire. Une table couverte de restes de repas, une chaise, un lit, un frigo, une télé sur le frigo, un évier, une malle ouverte remplie de journaux, une lampe sur pied et une autre sous le lit. Les deux étaient allumées. C’était le milieu de la journée. Je pensais que peut-être il était assis là depuis la nuit dernière.

J’allumais une cigarette que je lui tendis. Puis j’en allumais une pour moi. Je prenais de longues bouffées que je recrachais lentement. J’observais les volutes se déplacer dans la pièce. Il les observait aussi.

- Ça l’a refait, me dit-il.

Je m’étais habitué à son silence. Le son de sa voix me fit mal aux oreilles. Il transperça l’espace enfumé. Et le moment que nous étions en train de vivre disparut brutalement.

Une nouvelle lumière entrait maintenant dans la pièce. Il se leva et fit quelques pas, tenant l’arme le long de sa jambe. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil, mais plus ouverts que d’habitude. Si je m’étais donné la peine, j’aurai pu en distinguer la couleur. Mais je m’en foutais. Ça ne m’empêchait pas de bien le connaitre.

- Ça l’a refait, répéta-t-il.

Il s’adressait à moi comme si je savais de quoi il parlait.

La clarté m’embarrassait. Je me sentais coincé dans une heure inhabituelle. Le jour était une belle saloperie. Lui et moi le savions depuis longtemps. Une belle saloperie. Aujourd’hui, il se vautrait dans le carré de lumière, le flingue à la main, comme si tout ça était normal. Je détestais le voir comme ça. Si précisément. Je détestais qu’il me soit donné d’observer les détails. Je commençais à boire pour boire. Et pendant que je me saoulais  consciencieusement, il me raconta son histoire.

Le revolver avait d’abord appartenu à John Mayerbrick, son père. Décidé d’en finir avec la vie, il l’avait acheté chez un prêteur de la 42e.  Puis un dimanche matin, il s’était installé au volant de sa Ford et à la fin d’un match  des Yankees que la radio passait en différé, il avait mit le canon dans sa bouche et avait fait feu sans hésitation. Mais l’arme s’était enrayée. L’homme en tira une leçon. Il cessa de jouer et de boire, rendit son existence supportable et mourut de vieillesse. Une connerie de rédemption. 
Il venait de vivre la même expérience que son père, juste avant que j'arrive. Je lui dis qu’il n’y avait aucun message divin là-dedans. Le revolver familial était foireux, point barre. Il haussa les épaules et tira une balle dans la malle à journaux. La détonation m’explosa les tympans. Puis, après que le canon se soit refroidi, il mit l’arme sur sa tempe et appuya sur la gâchette. Rien ne se passa. Une connerie de miracle.

Après ce jour-là, je ne le revis plus. J’appris qu’il avait quitté New York. Quelques mois plus tard, je reçus un colis provenant de Presque Isle dans le Maine. Il contenait le revolver et une lettre aux plis anciens et crasseux signée John Mayerbrick. À ton tour de savoir si tu mérites une deuxième chance. Connerie de connerie.

Ven 5 mar 2010 Aucun commentaire