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Manhattan, people and locations

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Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

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BlackRat

Quand Louis Colman ouvrait le coffre de sa Toyota de 97, une odeur de vie de famille s’en dégageait. Odeurs de linge raidi par la lessive bon marché, de nourriture grasse, de javel, de tabac, de couches pour bébés, de cire de bougie, émanaient du plastique des téléviseurs qu’il refourguait. Un règlement de compte l’avait privé de son œil droit. Il l’avait remplacé par un œil de verre noir.  Et on le surnomma BlackRat. Ca plaisait à tout le monde de préciser la couleur des gens de couleur.  A la suite de quoi sa vie ne fut plus jamais la même. On ne l’employa que pour les basses besognes, aux heures obscures du jour ou de la nuit. Comme si son surnom l’avait relégué dans le monde invisible et grouillant des faubourgs, des ruelles et des porches mal éclairés.

Pour l’heure, il travaillait pour un écossais, Herman Melvill, qui n’avait jamais su qu’il portait un nom célèbre à une lettre près, et qui n’avait jamais rencontré personne pour le lui faire remarquer. Ni même sa mère qui choisit le prénom par hasard. Il apprit son homonymie en tombant sur une édition de Moby Dick posé sur le siège passager de la Toyota de BlackRat. Il ouvrit le livre et le tint des deux mains comme on porte un plateau de cafeteria. Il se fendit de plusieurs et merde ! le referma et caressa le nom de l’auteur sur la couverture du bout de ses gros doigts. Il frôla chaque lettre avec respect, sauf le « e » qu’il gratta avec son ongle, comme pour le faire disparaitre.  Colman se demanda s’il pensait vraiment que ça suffirait à l’effacer. Si ce n’était pas ce chien d’Herman qui l’avait eu, il aurait trouvé l’idée poétique.  Et au fond c’était Herman Melville lui-même qui rajouta le « e » à son nom. Mais il se garda de le dire.

Dans la journée, le job de BlackRat consistait à frapper aux portes des débiteurs d’Herman Melvill et de rafler tout ce qui avait une valeur marchande. Il adoptait une attitude de soldat de gang et fonçait à travers les appartements en poussant des cris puissants. Il moulinait l’air avec sa batte de base-ball tout en faisant un inventaire rapide des pièces qu’il traversait. Il claquait les portes, renversait ou brisait les objets mis en valeur sur les étagères, effrayait les enfants qui se cachaient sous les tables en pleurant. Puis, il se taisait subitement et attendait les réactions. Il y en avait deux possibles. La première le laissait généralement sur le carreau. Parce que ses adversaires, en premier lieu, l’avaient jaugé. La deuxième, la plus courante, lui permettait de remplir son coffre. Et pourtant c’est celle qu’il redoutait le plus. Les larmes, les promesses de perdants, les femmes prêtes à se vendre pour épargner leur électroménager, les mains jointes, les voix mielleuses des discours rodés de la misère l’anéantissaient. Et c’est seulement quand il obtenait ce qu’il voulait par le combat, qu’il réussissait à sauver quelque chose de son âme. Une parcelle de lui qui monterait au ciel alors que tout le reste brûlerait en enfer. Ca n’était pas plus compliqué. Après tout, tout un chacun se faisait déjà une idée précise des abymes par ici.
Vers dix heures, BlackRat se garait dans la 8e avenue, puis, il faisait des aller-retour sur le trottoir en glissant à l’oreille des passants des infos concernant la marchandise contenue dans son coffre. En deux phrases, l’article était fait. Et il était plutôt doué.  A trois heures, Herman Melvill montait dans la voiture et récupérait le cash.

Aujourd’hui, l’écossais savait que les choses allaient mal tourner. Quand il entra dans l’habitacle de la japonaise, BlackRat ne répondit pas à son salut et tapait du pied nerveusement contre la pédale de frein. Un plâtre recouvrait le poignet et la paume de sa main droite. Toutes les secondes un néon qui clignotait contre une façade, laissait apparaitre les dégâts faits à son visage. Sa lèvre supérieure était recousue et tuméfiée. Son orbite droite était vide et ses arcades sourcilières tellement gonflés, qu’Herman se demanda comment Colman avait conduit jusque là. Il se fendit de quelques  putain, t’en as reçu une belle ! et réclama ses têtes de présidents.

Louis Colman soupira bruyamment et tendit sa main valide vers celle d’Herman, et comme on verse du sable, il y déposa l’œil de verre de BlackRat. Mon « e » lui dit-il. Puis il descendit de voiture en laissant les clés au contact et se dirigea vers Times Square. S’exposant à la clarté artificielle, il attendit que le jour se lève et parcourut la ville sous le feu indolore du soleil.

 

Publié le 23/07/2009 à 17h31 dans People and locations

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