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CHRONIQUES NEW YORKAISES
tait à cause de l'explosion. Après, j'ai regardé la boîte vide et j'ai eu de la peine. Pour le thon, qui n'habitait plus nulle part, pour mon chat, pour les apparts vides, avec des armoires pleines de fringues parfumées, de flacons de shampoing à moitié pleins et de bouffe entamée dans le frigo.
Il y avait sous les terres d'Irlande, au plus près du noyau terrestre, une pierre rouge. Un cœur de pierre. Et le feu tellurique, augurant de sa malédiction,
tenta bien de le réduire en cendres, mais ce fut en vain. Il en appela alors à Dieu pour l'aider dans son ouvrage. Las, celui-ci détourna le regard. C'est ainsi que pénétra dans l'âme des
Irlandais une mélancolie qui ne les quitta plus. Et bien que leur foi ne faillit pas, ils n'en tirèrent pas moins la leçon. Dès lors, ils agirent par eux-mêmes et ne recoururent à la prière que
lorsque toute action humaine avait échoué. C'est ainsi que le courage pénétra dans l'âme des Irlandais.
Mais laissons cela. Au fil du temps,
la pierre remonta près de la surface. Son incandescence assécha les rivières souterraines et rongea les sols. Les famines succédèrent aux famines et les envahisseurs furent nombreux à profiter de
la faiblesse de tout un peuple. On en vint à penser que le Diable était de retour et l'on dépêcha des hommes aux quatre points cardinaux, afin qu'ils
rapportent des nouvelles. Mais ils revinrent ignorants.
- Le Malin ? leur lançait-on aux portes des fermes, ce sont les anglais qui affament
nos enfants !
On raconte que les conteurs d’Irlande ne sont humains que pour moitié et que l’autre peut tout aussi bien appartenir à Dieu,
au Diable, au vent, à l’air, à la pierre… Qui le sait ? Une moitié mystérieuse qui en fait des êtres à part et fous sans aucun doute. Car la folie se loge aisément dans les moitiés
mystérieuses. Leurs voix est grave et profonde et il se dégage d’eux une odeur d’âtre à cause du temps qu’ils passent devant les cheminées de ferme.
Leurs mains sont larges, et quand elles se déplacent dans l’air, leur mouvement devient l’objet qui
illustre le conte. Une arme, un serpent, un navire et son équipage, un violon, un cheval. Des blagues à tabac trainent au fond de leur manteau humide que les enfants empruntent lors des veillées
dans l’espoir qu’elles abritent la légendaire Muse du conteur. Plus tard, assis sur une pierre plate qui surplombe l’océan ou la prairie, ils disposeront le tabac dans des rouleaux de papier
qu’ils fumeront en fermant les yeux. Lorsque l’un d’eux se mettra à parler, tous se tourneront vers lui avidement. Mais pas un conte ne sortira de sa
bouche et ils écraseront leur maigre mégot contre la roche, en le maudissant de n’héberger aucune muse. L’idée viendra à l’un d’eux que peut-être elle se dissimule dans le Poitín.
Dieu préserve quiconque d’aller quérir dans les vapeurs d’alcool du Poitín l’inspiration. Car bien qu’elle y soit à son aise, il est plus que dangereux de l’en déloger et de la laisser dépasser les frontières des lèvres d’un conteur. De fait, aucun ne s’y risque depuis que le meilleur d’entre eux le paya de sa vie. Celui qui jusqu’à l’heure de sa mort se nommait Baile O’Cahan.
Ce soir là, Baile œuvrait dans le Comté d’Antrim. Il avait décidé de narrer la légende locale de la Chaussée des Géants qui plaisait à tous. Afin de s’éclaircir la gorge, il trempa ses lèvres dans un verre de Poitín que lui avait apporté son hôte.
Il était une fois, commença-t-il. Sa voix tremblante surprit son auditoire. Il était une fois, répéta-t-il, l’histoire de Molly Callaghan. Ces mots, ainsi que tous ceux qui suivirent, sortirent de sa bouche sans qu’il l’ait désiré et sans plus de tremblement. Son timbre même avait plus d’assurance que jamais et ceux de l’assistance qui le connaissait en furent d’abord satisfaits puis quelque peu inquiets lorsque le conte se déroula.
On découvrit Molly Callaghan sur la grève un lendemain de tempête. Le nourrisson gisait au milieu d’algues emmêlées, de bois flottés et de cadavres de méduses. Il s’avéra qu’il était dépourvu de jambes et personne dans le village ne voulut s’encombrer d’un tel fardeau. Lors d’un conseil exceptionnel, on décida de le placer d’office chez les Callaghan qui se remettaient mal de la perte de leur unique fils et qui avaient la réputation de ne jamais contredire leurs ainés.
La fillette était plus solide que ne le laissait supposer son apparence. Quelques années plus tard, il n’était pas rare de la croiser sur la lande, ou sur la grève où elle passait de longues heures à scruter l’horizon. Avec le temps, les légendes la concernant s’accumulèrent. Elles étaient bientôt si nombreuses et farfelues que plus personne n’osa approcher Molly, de peur que l’une d’elles s’avéra être exacte. La seule vue de l’enfant rampant le long d’un chemin, ou se faisant conduire dans cette étrange carriole que lui avait fabriqué son père, entrainait d’angoissantes superstitions et les villageois perdaient un temps précieux en prières et incantations afin d’éloigner le mal. Car en fin de compte, toutes leurs légendes faisaient de Molly Callaghan la fille du Malin.
Lorsqu’elle eut atteint ses huit ans, on l’avait déjà rendu responsable de dix-sept naufrages, de trois mauvaises récoltes, de nombreuses fausses couches, de morts inexpliquées, et d’une épidémie de grippe. Elle ne réapparut plus au village et se promenait sur la lande à la nuit tombée en compagnie de son père.
Cela ne suffit pas à éteindre le feu qui couvait dans l’âme des villageois. Une famine s’annonçait, car les saisons s’étaient inversées et les champs ne donnaient que de la poussière. Il fallait que ça cesse. Que le Diable récupère sa progéniture. On sonna l’hallali.
Quand les villageois les plus hostiles arrivèrent devant la demeure des Callaghan, c’est Molly en personne qui leur ouvrit. Debout sur ses deux jambes. Des jambes qu’elle semblait posséder depuis toujours. Elle leur sourit largement et les pria d’entrer. Ils s’exécutèrent en silence et lorsque tous eurent pénétré dans l’unique pièce, l’enfant demanda à son père ainsi qu’à sa mère de sortir et referma la porte sur les villageois médusés. Et croyez-le ou non, cette bâtisse de pierre s’embrasa comme si elle n’était bâtie que de paille.
Molly et ses parents coururent jusqu’à ce que la ligne maritime mette fin à leur course. C’était l’heure de la séparation.
- Je n’ai pas mis le feu, dit l’enfant à son père qui s'était accroupi auprès d'elle.
- Je sais, lui répondit-il. Tout comme je sais que tu n’as pas de jambes.
- Il le portait en eux, poursuivit-elle sans relever.
- Je sais. Tout comme tu les portes en toi.
Après de douloureuses étreintes d’adieu, Molly pénétra dans l’océan, écartant l’onde avec ses genoux, ses cuisses, son torse, puis ses épaules, jusqu’à être entièrement engloutie. Mais il n’est pas sûr qu’elle cessât de marcher, car c’était là son élément.
Lorsque le conte fut achevé, Baile O’Cahan se tût définitivement. Car la Muse du Poitín en avait fini avec lui. Et c’est ainsi que depuis toujours elle agissait, afin que l’histoire qu’elle narrait par la bouche du conteur disparaisse à jamais.
Il était une fois sur les terres d’Irlande, dans le comté de Monaghan, un homme du nom de Foley McGoohan, fils de Ferell McGoohan et de
Morgen Collee. Sa laideur était telle que nul ne songeait qu’elle put être fortuite. Et comme les êtres pensent avec leurs yeux et non avec leurs âmes, et comme leurs yeux ne percent pas les âmes,
ils jetèrent sur lui l’opprobre. Les nuits devinrent ses jours. Les jours devinrent ses nuits. Et lorsqu’on s’attardait le soir tombé dans la lande, on priait pour ne pas le croiser. Et lorsque
cela se produisait, on perdait le sommeil à force de frayeur.
Une nuit, ses pas menèrent Foley devant la demeure de Meallán Callaghan, le conteur. On le disait mourant. On disait que lorsque la mort pétrifierait ses lèvres, ses contes disparaitraient à jamais. Les hommes s’étaient pourtant pressés à son chevet, car le métier de conteur en séduisait plus d’un. Mais il n’en trouva parmi eux aucun qui fut digne de lui succéder.
Foley allait passer son chemin quand la porte s’ouvrit. Une vieille l’invita à entrer. Sedna Callaghan. Il hésita, mais l’insistance joyeuse de la femme le convainc. Elle attrapa sa main et le mena silencieusement vers la chambre de Meallán. Elle poussa une chaise près du lit et sortit de la pièce.
Foley McGoohan s’assit près du conteur qui se tourna vers lui et l’observa longuement. Par longuement entendez de longues heures. Le jeune homme baissa la tête pour ne pas exposer son visage disgracieux. Mais Meallán mit le poing sous son menton et l’obligea à la relever. Les minutes passant, Foley oublia sa laideur. Il releva la nuque et se prêta à l’observation insistante avec un certain plaisir. À la vérité, c’est son âme que Meallán Callaghan scrutait. Et parce qu’il vit en elle la vivacité, la noblesse et la clarté des conteurs, il en fit son héritier. Durant dix-sept jours, il lui conta les mille histoires que renfermait sa mémoire. Et quand son trésor eut changé de cassette, il s’éteignit à l’aube d’un jour dont il n’avait plus que faire. Sedna scella alors ses lèvres et raccompagna Foley à la porte. Il hésitait à la franchir. Elle l’assura que plus rien ne subsistait du passé. Mort, aussi mort que Meallán Callaghan. Il était à présent le conteur du Comté de Monaghan et nul ne songerait à attenter aux jours d’un homme de telle importance. Elle se fourvoyait, bien sûr, comme on se fourvoie toujours sur les intentions humaines.
Foley McGoohan emprunta le chemin qui descendait au village. Fort des paroles de Sedna, il marchait d’un pas assuré, le visage découvert. Il portait le manteau du conteur mais cela ne le sauva pas. Les premiers hommes qui croisèrent son chemin le rouèrent de coup et l’abandonnèrent gisant sur la lande, afin qu’il apprenne que le jour n’était pas son domaine. Il ne mourut pas. Mais son héritage s’échappa par le filet de sang qui coulait de sa tempe et se déposa sur le sol irlandais. Le vent nocturne des tempêtes lui ravit les mille contes hérités de Meallán Callaghan. Dès lors, Foley McGoohan erra dans la lande balayée par les souffles puissants pour reprendre son bien. On dit qu’il erre encore, car son âme brisée n’offre guère un abri sûr à son héritage. Et le vent, qui se plait en conteur, le déloge encore et toujours. Tant qu’il en sera ainsi, aucun habitant du Comté de Monaghan ne passera de nuit sereine, car le silence et l’ennui hantent leur demeure.
Ce que je sais, c’est qu’il y a peu de chance qu’un homme, aussi laid soit-il, impressionne le vent. Peu de chance qu’une âme brisée trouve la guérison. Peu de chance que le jour devienne le domaine de Foley McGoohan.
Ce que vous dites