Hodgepodge

cs-bk-120x60 

 

 

Paperblog

People and locations

Dimanche 8 janvier 2012 7 08 /01 /Jan /2012 17:00

The christmas Cottage

Wyatt Dumond s’attarde devant la vitrine de The Christmas Cottage. Une femme s’en approche et la regarde à son tour. 

-Je déteste les fêtes de Noël lui dit-il, regrettant aussitôt de l'aborder avec une envolée si peu appropriée au lieu et à la saison.

- Moi aussi lui répond-elle contre toute attente. C’est tout les ans la même chose…

- Les boules géantes sur la Cinquième…

- Sur la Sixième.

- Quoi la Sixième ?

- Les boules, c’est sur la Sixième.

- Ouais. Et Le sapin du Rockefeller… je n’en peux plus du sapin du Rockefeller.

- A chaque fois que je passe devant, j’imagine le trou béant qu’il a laissé dans les forêts du Vermont.

- Du Connecticut. Le trou béant dans Les forêts du Connecticut.

- Oui… Ou du Canada, non ?

Wyatt hausse les épaules.

- Et Prométhée à l’air d’un nain qui cherche à s’enfuir, poursuit-il.

- Elle n’est pas cohérente cette situation.

- Pour un Titan.

- Pour un Titan…

- C’est humiliant.

- Je le pense aussi.

- Et les soldats de l’Armée du Salut qui vous poursuivent partout en agitant leur cloche diabolique.

- Les soldats de l’Armée du Salut ne portent rien de diabolique.

- Oui enfin…

- J’en suis presque sûre.

- Si vous le dites. Leur grelot, quoi.

- Leur grelot divin. Rajoutez divin, s’il vous plait. Ou un mot du même genre.

- Leur grelot… angélique !  Ça vous convient ?

- Merci.

- Vous êtes croyante ?

- Superstitieuse. 

- Moi aussi je suis superstitieux. Superstitieux et croyant. Wyatt appuie sur le et.

- Désolée.

- Non ça va. Je m’en sors plutôt bien. Il me reste dans la journée quelques moments de libre.

Ils marquent un silence, puis la femme reprend :

- Le père Noël de chez Macy m’a dit de très belles choses cette année.

- Vous avez été voir le Père Noël de chez Macy ? S’étonne Wyatt.

- J’y vais tous les ans. Enfin, j’y emmène mes neveux de l’Ohio. Ils y croient dur comme fer.

- Moi aussi… Enfin, moi aussi, j’y emmène mes neveux de l’Ohio…  Rien à voir avec ces conneries d’esprit de Noël qui me rongerait le cerveau. Ou la vague impression d’être enfermé dans le décor magique d’une… d’une boule de neige géante !

- Bien sûr que non…  Ce n’est même pas le vrai Père Noël.

- Exact ! Il a cette année un accent sud-américain très prononcé.

- Je l’ai remarqué aussi.

Un nouveau silence.

- La dernière fois que je me suis assis sur les genoux du Père Noël, j’avais huit ans, dit Wyatt. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais confortablement calé contre sa poitrine à lui énoncer ma liste de cadeaux, quand j’ai croisé le regard de mon père.  Un terrible regard désapprobateur.  Alors l’année d’après, je lui ai dit que je ne croyais plus à toutes ces légendes enfantines. Au fond, ça l’a soulagé.

- C’est triste de devoir mentir.

- Oui dit Wyatt.

Après quoi la femme relève le col de son manteau, lui sourit légèrement et reprend sa route.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 6 novembre 2011 7 06 /11 /Nov /2011 17:34

Photo 084Wyatt MacLeen jette l’arme dans la rivière juste au moment où la femme qui promène le chien passe. Elle n’a pas vu l’objet tomber. Elle ignore ce que c‘est. Mais Wyatt pense autrement. A cause de ses joues pas rasés, de ses cheveux gras et du col de son trench relevé.

Mary Cappecci ne possède pas de chien. Celui-ci, un chien-chrysanthème aussi con qu’on peut l’être, appartient à un avocat d’affaires qui atteint la 42e West au moment où l’arme de Wyatt touche l’eau. Deux heures de marche mécanique et hasardeuse l’ont conduit de Police Plaza jusqu’ici. Il ne dénoue pas sa cravate, bien qu’il étouffe, mais d’une manière qu’aucun geste ne peut apaiser.

Wyatt frissonne un peu. La faute au vent qui frôle l’eau avant de remonter vers son visage emprunt d’humidité. Alors que Mary le croise, le chien se retourne vers lui et le regarde. Une bénédiction qu’il ignore ce que les hommes ont fait de lui, pense Wyatt. L’animal veut aboyer mais quelque chose l’en empêche. L’énorme nœud rouge qui sépare en deux la touffe de son crâne. Un aboiement n’est guère adapté à sa situation. Il se frotte la tête contre sa patte gauche, comme pour se débarrasser de l’attribut de décoration avant de s’exprimer dans sa langue. Mais il abandonne et geint comme une vieille femme avant de reprendre une attitude apprise au chenil.

L’arme atteint le fond de l’eau quand l’avocat passe devant la boutique d’un antiquaire. Il s’arrête pour observer un lion en bronze. Bronze ou plâtre ? Il est déjà passé par là. Il s’est déjà posé la question. Et selon son humeur, la réponse varie. Il suffirait de toucher l’objet pour savoir. Mais il ne le fera pas. Pas plus aujourd’hui que les autres fois. Le lion déteste les hommes, ça se voit dans son regard. L’avocat jurerait qu’il en a changé depuis la dernière fois. Presque vide.

Il sent soudain le poids de son cartable au bout de son bras. C’est le temps passé à le porter qui le rend lourd. Sa main fermée sur la poignée depuis longtemps est engourdie. Il caresse le crâne du lion.  Mais rapidement, pour ne pas savoir de quoi il est fait.

Wyatt est soulagé. La surface de l’eau ne garde pas de trace de l’impact avec l’arme. Presqu’immédiatement, elle s’est refermée. On peut croire que ça suffit, que la vie reprend comme avant. Mary s’est assise sur un banc et le regarde ou le pont derrière lui. Le chien dort à ses pieds. Le chien-chrysanthème. Les hommes et les femmes-chrysanthème.

Elle ne se demande pas ce qu’il a jeté dans l’eau, elle se demande pourquoi. Et pourquoi il reste là à scruter la rivière, comme s’il regrettait son geste. Elle pense que tous les hommes regrettent de perdre l’objet de leur culpabilité et l’idée d’une arme lui vient à l’esprit. Elle s’attriste de ne pas être plus que ça troublée par cette pensée. Wyatt s’assoit près d’elle. Elle lui sourit. Elle ne se sent pas en danger, car elle est à présent l’objet de sa culpabilité. Il ne fera pas deux fois la même erreur.

Dans le centre, l’avocat sent dans sa paume la matière dont est fait le lion. Il tente de l’ignorer mais c’est trop tard.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 25 septembre 2011 7 25 /09 /Sep /2011 17:13

 

Troy Davis's Blues

Je veux un enfant blanc dit-elle

Blanc dehors noir dedans

Blanc comme vous noir comme moi

Noir comme son jeune père tué par arme blanche

Noir comme son jeune frère au destin paternel


Je veux un enfant blanc dehors noir dedans

Blanc comme le reflet de la lame la vitesse de la balle

Noir comme l’enfance noire

Nourrie à la cuisine de l’enfer

 

Je veux un enfant blanc comme vous noir comme moi

Blanc dehors comme la peinture blanche de vos murs d’écoles

Blanc dehors comme les gants blancs de vos larbins noirs

Noir dedans comme la joie des femmes noires

 

Je veux un enfant blanc dit-elle

Un enfant blanc dehors noir dedans

Blanc comme vous noir comme moi

Blanc comme la lumière blanche du couloir noir de la mort

Le couloir noir où la mort récolte sans raison

Les fils noirs hors saison

 

Je veux un enfant blanc dit-elle

Blanc dehors noir dedans

Blanc comme vous noir comme moi

 

Car j’ai un enfant noir dit-elle

Que vous assassinez

Car j’ai un enfant noir dehors comme moi

Noir dedans comme moi

Qui meurt

Blanc comme neige

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 2 septembre 2011 5 02 /09 /Sep /2011 21:23

Photo 022Mon nom est John Bilerbets. Un nom sans origine pour ce que j’en sais.  Je ne suis pas né d’hier, d’après le temps qu’il me faut pour me souvenir en particulier d’un square de mon enfance. Il n’y en avait que deux ou trois ou on allait toujours avec ma mère. Eloignés les uns des autres de plusieurs kilomètres. Et elle disait on va au square, John, sans le nommer. On marchait un peu ou beaucoup et je leur donnais des noms en fonction de ça. Le juste-à-côté, le très-loin, le-trop-loin.

Oui, j’ai une cicatrice à l’intérieur de la main. Mais je ne suis pas le seul. Il y a plein de types qui essuient leur couteau dans la paume de leur voisin de comptoir. Je suis né du mauvais côté de la barrière. On me dit toujours ça. Mais moi je ne comprends que des choses que je vois. Et je n’ai jamais vu de barrière en travers de ma route.

J’ai porté pas mal d’uniformes. Non, aucun de l’armée, des pompiers ou de la police. Réformé, réformé, réformé. Mais un uniforme de gardien de parking, de concierge, encore un de gardien de parking, plusieurs de grands magasins. Aussi des uniformes de gardien d’immeuble et de chasseur d’hôtel. J’ai toujours mis un point d’honneur à les tenir nickel. À briquer les badges. Et la casquette, c’est une histoire de plusieurs minutes devant la glace pour bien la caler. J’aime les casquettes. Ca me donne l’impression d’être un homme. Ce n’est pas une chose acquise malgré les attributs. Vous je ne sais pas, mais moi ça ne m’arrive pas souvent.

Un jour on m’a raconté une histoire, et je m’en souviens parfaitement, comme si c’est à moi qu’elle était arrivée. Il faut absolument que je vous la raconte parce que je ne possède pas grand-chose, et cette histoire, elle est comme un objet auquel je suis attaché. Un objet qui me représente bien. Bref, je vous la fais rapidement.

Chaque été, une femme promenait un enfant dans Prospect Park.  Elle lui tenait la main avec affection et lui achetait une glace. Une italienne à la vanille marbrée de fraise dans la longueur. Tous les jours, elle sortait la même plaisanterie au marchand de glaces, qui avait fini par ne plus en rire et lui tendait le cornet avant qu’elle n’ouvre la bouche. Mais ce n’est pas grave, elle disait ce qu’elle avait à dire. Puis, elle tendait un mouchoir à l’enfant et lui dégageait une mèche du front en lui disant les mêmes mots que la veille. Enfin, immanquablement, elle lâchait sa main et allait s’assoir sur le banc d’en face en surveillant ses allers et retours. À un moment, son regard s’immobilisait vers un endroit précis de l’allée. Et elle courait consoler le garçon qui avait fait tomber le cornet dans le sable. Le marchand de glace lui tendait déjà un nouvel ice-cream en faisant une moue triste depuis qu’il s’était rendu compte que l’enfant n’était plus là. Depuis quand ? Un été, deux ou plus, il l’ignorait. Il ne l’avait pas vu disparaitre. Le gosse était imprimé dans sa rétine, à cause des gestes répétitifs de la femme qui reproduisait des moments passés et perdus, et parvenait par une magie quelconque à le faire réapparaitre, c’est tout ce que le marchand savait.  Puis un jour elle ne vint plus.  Ça non plus, il ne s’en aperçut pas tout de suite. Cette histoire, ce n’est pas la mieux qu’on m’ait raconté, mais c’est la seule dont je me souviens.  Et ce n’est pas le hasard si elle persiste. Elle est liée à moi. C’est comme ça que je vois les choses. Merde rien n’a jamais persisté avec autant de clarté dans ma pauvre tête !

Ma pauvre tête. Je dis ça sans me plaindre.

Ça me fait penser que des têtes j’en ai tenu pas mal dans mes mains, pour voir. Des têtes de femmes, pour la plupart. Y a qu’elles qui se laissent aller comme ça. Qui les penchent en avant lentement, jusqu’à découvrir leur nuque, vous voyez ? Et bien ce n’est pas si lourd, rapport à ce qu’on trouve dedans. Bon sang ! Un nombre impressionnant de pensées, de sentiments, de souvenirs, de visions, de sensations, de désirs, d’odeurs. Oui, même des odeurs. Elles me reviennent du passé comme ça, en pleine gueule, sans que j’aie rien demandé. Et ça me broie le ventre, parce qu’elles me débarquent dans un lieu où je ne peux plus être. Un endroit fantôme. Et durant une seconde, je ne suis plus rien, ni l’homme d’aujourd’hui, ni l’enfant, ni l’homme d’hier.  Ça me rappelle juste que je suis mort plusieurs fois dans ma vie. Et nous tous, on se balade dans cette maudite ville comme si de rien n’était. On fait comme si on n’avait pas tous ses trucs ahurissants dans le crâne, tous ces cadavres de nous-mêmes. Et des autres. Et des regrets sensationnels.

Bilerbets ? C’est un nom inventé par ma mère. Un nom affreux. Elle ne pensait pas qu’on le porte longtemps. Elle me le promettait souvent, c’est provisoire, John. Un mariage et zou, gommé à jamais de nos mémoires. Seulement les unions ne sont pas fréquentes dans ma famille. Ma famille ? Ma mère et moi.

Pourquoi septembre est-il toujours si triste, John ? Elle me demandait ça chaque fin d’été en regardant la pointe de ses escarpins clairs, ou en soulevant légèrement le rideau de la fenêtre qui donnait sur la rue. Je suis né en septembre, je lui répondais. Mais non, pas ce septembre-là, imbécile, les autres !

Il y a longtemps, septembre était le septième mois de l’année, ma mère aimait me raconter. Ma tête de mioche en concluait que l’hiver n’existait pas vu que l’année commençait en mars. Ça ne devait pas être si triste alors, elle me disait avec un sourire pâle quand je lui faisais part de ma théorie. Ouais.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 26 juin 2011 7 26 /06 /Juin /2011 16:19

dinerNew York était cette année-là anéantie par une chaleur qui semblait avoir mis fin à l’effervescence, à la vitesse, à tout ce qui voulait atteindre un but, être rentable, précis, efficace. Une brume de pollution brulante, ralentissait les esprits. Et si on parvenait malgré tout à poursuivre le cours de sa vie, c’était par obligation, par peur d’être remplacé, dépassé ou jeté.

Les corps étaient lamentables, épuisés, transpirants.  Faussement abrités dans les rues, par une ombre sans air. Brutalement refroidis dans les bâtiments par des climatiseurs mal réglés. 

Plus personne ne s’inquiétait de son apparence. Les vêtements collés au corps, le visage cramoisi, on avançait la tête baissée, en signe de soumission à la lumière solaire.

Un de ces jours irrespirables, mon errance me mena vers le Village. Ou vers quelques quartiers proches. Je ne sais pas exactement. Je me souviens simplement que l’idée des grandes avenues et leurs émanations humaines et mécaniques m’avaient répugné et je leur avais tourné le dos.

Je pus marcher presqu’une heure dans les rues étroites sans trop souffrir.  Mais je capitulai quand le soleil fut au plus haut et que les ombres s’amoindrirent. J’entrai dans un diner, ruisselante.

Le sas d’entrée était occupé par un homme qui fouillait dans une valise. Ses affaires encombraient le sol. Il les poussa rapidement contre le mur, eut un sourire d’excuse et m’ouvrit la seconde porte avec la déférence d’un concierge.

« Clay, tu fais chier tout le monde ! » lança un homme à la voix usé par les excès d’alcool et de tabac. Je ne l’aperçus pas quand j’entrai. Pas de personnel derrière le comptoir, ni dans la salle.

Je m’assis dans un box. L’endroit n’était pas climatisé mais il y faisait relativement frais grâce à la disposition du lieu, peu exposé à la lumière de la rue.  Six box en façade et un ilot de quatre, deux plus deux, en miroir au milieu de la salle. Tous étaient vides à l’exception du mien et d’un au centre occupé par deux hommes. Le plus jeune tendait l’intérieur de ses bras vers l’autre, qui les examinait avec minutie. Puis le gamin se déchaussa lentement et posa tour à tour chacun de ses pieds sur la table.  Même examen appliqué.

Une serveuse sortit de l’arrière salle et se traina jusqu’à mon box. Elle se planta devant moi sans un mot. Pas même un bonjour professionnel. Elle portait des chaussures orthopédiques et ça m’a rappelé un livre de Bret Easton Ellis. Elle attrapa un carnet dans sa poche et tapotait dessus avec un crayon au trois-quarts rongé. Il était clair qu’elle resterait silencieuse.  Je commandai rapidement un soda et une assiette de pancakes. Bien qu’elle fût concentrée sur son calepin, dans un geste d’écriture, elle n’y retranscrit pas ma commande.  Mais lorsque j’eus finis de la passer, elle la ponctua d’un point, si fortement que la mine se cassa sur la page vierge. Je me demandai si toutes les feuilles du carnet étaient ainsi recouvertes de points finaux. Je tentai de trouver un sens à ça quand la voix qui avait invectivé l’homme du sas se fit de nouveau entendre. « Clay, dégage, putain ! Tu fais fuir la clientèle. »

L’homme du sas rangea rapidement ses affaires dans la valise. Il entassa deux ou trois sacs plastiques dessus et cala le tout contre le mur.  Après s’être assuré que tout était en ordre, il sortit précipitamment.

« Le frère du patron. » me dit la serveuse en ramenant ma commande. Je remarquai qu’elle portait à présent un rouge à lèvres orangé. Il débordait légèrement du contour de sa bouche, comme si elle s’était maquillée dans une pièce obscure ou à main levée.

Je fus surprise d’entendre le son de sa voix. Elle confondit mon expression d’étonnement avec de l’intérêt et s’assis en face de moi. « Le frère du patron », répéta-t-elle, sur un ton de complicité. « Six jours qu’il est là-dedans. » Elle restait sur le rebord du banc, mais le corps penché vers moi. Elle chuchotait.

Pour ne pas sortir de son rôle, elle mit de l’ordre sur la table. Aligna le ketchup et le sucre, me tendit une serviette en papier et arrosa mes pancakes de sirop d’érable. Une belle femme en son temps.  Un lieu commun et je m’en voulus immédiatement d’avoir pensé comme cela. Pour me faire pardonner (d’un fait qu’elle ignorait), je décidai de m’intéresser à ce qui semblait lui tenir à cœur.

- Il n’entre jamais ?

- Non, le patron ne veut pas le voir. Alors, il dort là, il mange là et Dieu sait où il fait tout le reste… Il attend que l’autre change d’avis.

- Ca n’a pas de sens.  

- Bien sûr que ça a du sens. Merde, c’est la croisée d’une vie ! C’est forcément sensé, dit-elle sur un ton monocorde.

Je me rendis compte que ce n’est pas à moi qu’elle s’adressait. Elle livrait à l’espace une histoire qui lui pesait.

-Clay, c’est le frère jumeau du patron. Mais ils se connaissent à peine. A peine vécus ensemble dans leur enfance.

Elle jetait des coups d’œil rapides vers l’arrière salle et faisait des phrases courtes, plus pratiques dans l’urgence.

- Séparation des parents, partage des enfants. C’était commode, Ils se ressemblaient tellement. Un pour le père, l’autre pour la mère. L’un de ce côté-ci du pays, l’autre à l’autre bout. Les distances, l’oubli, l’existence et puis aujourd’hui…

-  Aujourd’hui, quoi ?

- Un aujourd’hui terrifiant, murmura-t-elle.  C’est clair que la ressemblance ne tient pas la distance. Un genre de travail de sape… Quand on ne peut ne se comparer qu’à soi-même c’est moins grave, pathétique mais moins grave. On connait tous ça, hein ? C’est moins grave. Mais là… Le patron ne veut pas savoir. Il craint que la confrontation ne le tue… Ne les tue tous les deux.

Elle se tait un moment.

- L’un des deux a plus dégusté que l’autre, reprend-elle en chuchotant.  

-  Et vous, vous savez lequel.

- Ce que je sais, je le garde pour moi, me rétorqua-t-elle, en me considérant avec curiosité. Comme si elle m’apercevait pour la première fois.

Puis reprenant sa voix et son regard éteint de serveuse lasse, elle m’intima de manger mes pancakes avant qu’ils ne soient trop gorgés de sirop.

En sortant, je croisais Clay. Adossé contre un mur, non loin du diner, Il fumait une cigarette. Je ne sus dire ce que la vie avait fait de lui.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 5 mai 2011 4 05 /05 /Mai /2011 17:51

BrooklynJ’aime bien regarder l’intérieur de mes mains. La paume. Je ne peux le faire qu’à certains moments. Quand je passe près d’une lumière forte. Il n’y en a plus beaucoup par ici, depuis longtemps. C’est un signe. Chaque chose est le signe d’une autre chose. Il faut savoir les deviner, c’est tout. J’en ai loupé beaucoup. La plupart, c’est sûr. Maintenant, je suis plus attentif.

Il n'y a pas de lumière forte en banlieue à la tombée de la nuit. C’est surtout une évidence. C'est parce que la  plupart des hommes dorment. Mais certains gardent les yeux ouverts dans l’obscurité et  tentent d’accrocher une tache lumineuse. La veilleuse de la télé. Moi, je n’aime pas trop rester comme ça. Ça me fait penser que je vais mourir et à d’autre choses auxquelles je ne veux pas penser.

Je reste dans la cité un moment, malgré l’obscurité. Mais la masse des immeubles noirs ou gris, informes, suspendus dans l’air, finit par m’oppresser. Comme des nuages menaçants au dessus de ma tête. Ma tête, bon sang, quelle histoire !

J’attends que mes jambes s’impatientent et je vais filer vers Manhattan.

En marchant, j'observerai mes paumes et leurs sillons (Il y en a des nouveaux), quand il me sera possible de le faire. Je me rêverai dans une avenue large et aveuglante de la presqu'île. Peuplée malgré l’heure (n’importe laquelle), bruyante, infernale. Times Square peut-être. Je serai le seul à y demeurer immobile. Je me battrai pour le rester. Et je chercherai de nouveaux signes sur les panneaux publicitaires. Des signes qui me donneront du courage. J’en chercherai aussi sur les visages, mais il est rare d’en trouver, même dans les rêves. Surtout que par ici, ils sont souvent masqués par les boitiers métalliques des appareils  numériques.  Les visages n’ont pas de fonction cachée. C’est ce que je crois. Ils n’ont que des expressions immédiates. Immédiatement lisibles. Ils ne nous apportent que du malheur.

Tout est dangereux à cette heure pour le passant. Mais le danger, ça pourrait être moi, alors je n’ai pas vraiment peur. Demain, je serai comme tout le monde. Il fera jour. Et si je marche jusqu’à Manhattan, je traverserai le pont juste au moment où ça arrivera.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /Jan /2010 22:17

escalatorComme tous les jours, Margene Kay quitte son appartement un peu avant le lever du jour. Elle porte un pardessus d’homme à chevrons et des gants en laine orange. Il y a des amas de neige grise le long des murs, contre les contremarches et les distributeurs de journaux. Quelques plaques de glace sur le trottoir. Mais partout ailleurs une eau grasse, chargée d’huile de moteur et de déchets organiques, forme des rigoles. Margene se dirige vers la bouche d’aération du bout de la rue parce qu’elle a des décisions à prendre. Elle l’atteint rapidement et s’en empare en écartant avec de grands mouvements circulaires les passants qui cherchent à la franchir. Puis elle s’agenouille et tend l’oreille contre la grille. Un moment après, le métro passe sous la chaussée, émettant un bruit sourd et des vibrations. Margene se relève, et comme elle a la preuve que Lucifer n’a pas quitté les Enfers, elle décide d’aller flâner dans le centre.

Plus tard sur l’escalator en bois de chez Macy’s, où elle est entré pour se parfumer, elle note dans son Moleskine Entre autre chose, l’ombre de ce que j’aurai pu être me hante. C’est ainsi que ce qui n’existe pas est plus vivant que ce qui existe. Ce qui n’existe pas me poursuit, et ce n’est pas pour autant que je suis folle. 

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /Sep /2009 19:57
Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 6 septembre 2009 7 06 /09 /Sep /2009 18:49

Aux alentours de midi, elle se rendait à Saint-Patrick. Chaque jour depuis quelques semaines. Le temps qui lui restait lui servait à ça. Ca mobilisait presque toutes les heures de sa journée, en préparation et trajet. Elle n’était pas catholique, ni d’aucune autre confession. Son origine italienne l’avait éloignée des bondieuseries dont les femmes ne sortaient jamais gagnantes. Une déduction qu’elle n’avait pas tardé à faire dès sa jeunesse. Dieu la terrifiait et les femmes qui s’arrachaient les cheveux ou se frappaient la poitrine en son nom encore plus. Elle ne priait jamais, ou ses prières n’avaient pas de destinataire. Elle les lançait dans son esprit et elles retombaient aussitôt dans le fond de son crâne. Une ou deux fois, elles firent du bruit en s’aplatissant.

En arrivant devant l’édifice, elle comptait les marches du parvis et entrait après avoir dépoussiéré ses vêtements. Un geste parfaitement inutile, sauf si l’on possédait le pouvoir de détecter les particules. Elle les détectait. Des grains microscopiques, noirs, gris, verdâtres. Des squames de peau, des molécules de gaz. Les gaz étaient nombreux. Elle en trouvait de nouveaux chaque jour. Et enfin des poussières de toutes sortes qu’elle avait répertoriées dans un carnet en deux catégories : les dangereuses et les inoffensives. Les dangereuses étaient plus rares. Mais elles finiraient par la tuer puisque c’était là leur deuxième fonction. La première étant de s’échapper des matériaux et organes toxiques. Elles la tueraient à une date qu’elle situait approximativement et qu’elle n’osait pas encore nommer à haute voix.

La visite à Saint-Patrick devint évidente lorsqu’ elle identifia les derniers jours de sa vie. Mais elle ne s’y rendait pas pour trouver de réponses sur la mort. Elle n’avait aucune idée de ce que ça signifiait. Et les théories de ceux qui avaient tenté de l’affranchir étaient si nombreuses et absconses qu’elles avaient finies par se dissoudre dans son esprit en une bouillie d’ignorance qu’elle avait vomi en même temps qu’un canard laqué à emporter. 

Chaque jour, elle attendait le clin d’œil du vigile pour s’avancer dans l’allée et prendre place sur un banc jusqu’à ce qu’une messe l’en chasse. Le gardien s’appelait Rib Cleraman. Un nom parfaitement stupide et sans généalogie. Cet homme-là n’avait ni parents, ni passé, ni appartement, ni compte bancaire, ni carte de bus. Il s’effaçait derrière une colonne le soir venu et se dissolvait dans une volute pour réapparaitre au matin dans son uniforme. C’est ainsi qu’elle voyait les choses. Mais au fond, elle ne le trouvait pas plus inquiétant que tous ceux qui déambulaient dans l’église et priaient Dieu en baissant la tête alors qu’il vivait au ciel.

Le dos calé contre le dossier inconfortable du banc, elle balançait sa jambe gauche, croisée sur la droite, en regardant le bout de ses doigts. Parfois, elle se rongeait un ongle, mais sans trop de dégâts.

Durant plusieurs jours, Rib Cleraman éprouva un léger malaise en quittant son travail. Un pincement vif à l’estomac.  Il disparut lorsque le vigile s’aperçut qu’il n’avait pas vu la femme depuis quelques semaines. Celle qui attendait le véhicule devant la mener de là à là-bas.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Jeudi 23 juillet 2009 4 23 /07 /Juil /2009 17:31

Quand Louis Colman ouvrait le coffre de sa Toyota de 97, une odeur de vie de famille s’en dégageait. Odeurs de linge raidi par la lessive bon marché, de nourriture grasse, de javel, de tabac, de couches pour bébés, de cire de bougie, émanaient du plastique des téléviseurs qu’il refourguait. Un règlement de compte l’avait privé de son œil droit. Il l’avait remplacé par un œil de verre noir.  Et on le surnomma BlackRat. Ca plaisait à tout le monde de préciser la couleur des gens de couleur.  A la suite de quoi sa vie ne fut plus jamais la même. On ne l’employa que pour les basses besognes, aux heures obscures du jour ou de la nuit. Comme si son surnom l’avait relégué dans le monde invisible et grouillant des faubourgs, des ruelles et des porches mal éclairés.

Pour l’heure, il travaillait pour un écossais, Herman Melvill, qui n’avait jamais su qu’il portait un nom célèbre à une lettre près, et qui n’avait jamais rencontré personne pour le lui faire remarquer. Ni même sa mère qui choisit le prénom par hasard. Il apprit son homonymie en tombant sur une édition de Moby Dick posé sur le siège passager de la Toyota de BlackRat. Il ouvrit le livre et le tint des deux mains comme on porte un plateau de cafeteria. Il se fendit de plusieurs et merde ! le referma et caressa le nom de l’auteur sur la couverture du bout de ses gros doigts. Il frôla chaque lettre avec respect, sauf le « e » qu’il gratta avec son ongle, comme pour le faire disparaitre.  Colman se demanda s’il pensait vraiment que ça suffirait à l’effacer. Si ce n’était pas ce chien d’Herman qui l’avait eu, il aurait trouvé l’idée poétique.  Et au fond c’était Herman Melville lui-même qui rajouta le « e » à son nom. Mais il se garda de le dire.

Dans la journée, le job de BlackRat consistait à frapper aux portes des débiteurs d’Herman Melvill et de rafler tout ce qui avait une valeur marchande. Il adoptait une attitude de soldat de gang et fonçait à travers les appartements en poussant des cris puissants. Il moulinait l’air avec sa batte de base-ball tout en faisant un inventaire rapide des pièces qu’il traversait. Il claquait les portes, renversait ou brisait les objets mis en valeur sur les étagères, effrayait les enfants qui se cachaient sous les tables en pleurant. Puis, il se taisait subitement et attendait les réactions. Il y en avait deux possibles. La première le laissait généralement sur le carreau. Parce que ses adversaires, en premier lieu, l’avaient jaugé. La deuxième, la plus courante, lui permettait de remplir son coffre. Et pourtant c’est celle qu’il redoutait le plus. Les larmes, les promesses de perdants, les femmes prêtes à se vendre pour épargner leur électroménager, les mains jointes, les voix mielleuses des discours rodés de la misère l’anéantissaient. Et c’est seulement quand il obtenait ce qu’il voulait par le combat, qu’il réussissait à sauver quelque chose de son âme. Une parcelle de lui qui monterait au ciel alors que tout le reste brûlerait en enfer. Ca n’était pas plus compliqué. Après tout, tout un chacun se faisait déjà une idée précise des abymes par ici.
Vers dix heures, BlackRat se garait dans la 8e avenue, puis, il faisait des aller-retour sur le trottoir en glissant à l’oreille des passants des infos concernant la marchandise contenue dans son coffre. En deux phrases, l’article était fait. Et il était plutôt doué.  A trois heures, Herman Melvill montait dans la voiture et récupérait le cash.

Aujourd’hui, l’écossais savait que les choses allaient mal tourner. Quand il entra dans l’habitacle de la japonaise, BlackRat ne répondit pas à son salut et tapait du pied nerveusement contre la pédale de frein. Un plâtre recouvrait le poignet et la paume de sa main droite. Toutes les secondes un néon qui clignotait contre une façade, laissait apparaitre les dégâts faits à son visage. Sa lèvre supérieure était recousue et tuméfiée. Son orbite droite était vide et ses arcades sourcilières tellement gonflés, qu’Herman se demanda comment Colman avait conduit jusque là. Il se fendit de quelques  putain, t’en as reçu une belle ! et réclama ses têtes de présidents.

Louis Colman soupira bruyamment et tendit sa main valide vers celle d’Herman, et comme on verse du sable, il y déposa l’œil de verre de BlackRat. Mon « e » lui dit-il. Puis il descendit de voiture en laissant les clés au contact et se dirigea vers Times Square. S’exposant à la clarté artificielle, il attendit que le jour se lève et parcourut la ville sous le feu indolore du soleil.

 

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Em@il me

Some pictures

  • brooklyn bridge and factory
  • Brooklyn
  • tunnel.jpg
  • Hopper-.jpg
  • a-man.jpg
  • giacometti.jpg

Communauté du NYCA

Where are you ?



 

Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés