Les Demoiselles de NYC

Les demoiselles de New York 

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Amie

Mercredi 23 novembre 2005 3 23 /11 /2005 18:44
Chère Amie,
C’est un jour d’été, désespérément gai, avec ce qu’il faut de vent pour rendre supportable notre situation sur la planète.
J’en suis sûre, c’est ce jour que vous m’annonciez autrefois, comme devant être celui où mon regard n’aurait soudainement plus d’utilité.
Peut-être vous demanderez-vous d’où me vient cette certitude. Et bien sachez qu’il me suffit de tourner quelques secondes le dos aux crêtes de Manhattan pour qu’une toile blanche recouvre mes yeux, comme l’aura annonciatrice d’une migraine inguérissable.
Je vous imagine là-bas, frissonnante dans votre Toyota de 88 à la clim bloquée.  A  cause de la douleur et d’autre chose encore, je ne peux vous atteindre.
Le New Jersey ne m’accueille pas, croyez-le. J’y dérive par votre faute, en un sens. Et cela fait longtemps sans doute, car il arrive que l’on me fasse un signe de la main, ou que l’on me lance un « morning ! » amical quand je me rends à la réception du Pink Flamingo.
… Il s’agit de ce jour avant la perte définitive d’humanité. J’en profite autant que je peux. Et me rends compte que c’est impossible. 
Oserai-je vous avouer ma lâcheté ? Je ne peux plus me tourner vers la presqu’île. Au début, je fermais un œil et tendais mes mains jusqu’à ce que l’effet d’optique me la fasse tenir dans la paume. Alors je rentrais en courant au motel et  rangeais Manhattan dans une boîte à chaussures.
Non, je ne faisais pas cela. J’aurais voulu, parce que j’aime les jeux des enfants.
Je pense à vous et cela me rassure. Mais le brouillard est de plus en plus dense et je ne pourrai bientôt plus vous distinguer.
Je n’ose envisager ce que sera New York sans vous. Cela me rappelle cette question que vous posiez souvent :  Existons-nous vraiment si personne ne nous voit ?
 
Asbury Park, 1989 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Mardi 29 novembre 2005 2 29 /11 /2005 12:52
Chère amie,
Il y avait ce matin, au square Greeley, un orateur qui disait des choses étranges. Trois cent soixante-quatre jours perdus pour le siècle et un jour monstrueux où nous péririons tous dans le fracas du métal et des poussières toxiques. Il répéta cela encore et encore : nous péririons tous dans le fracas de l’acier et des cendres mortelles.
J’ai pensé qu’un siècle est bien long pour un seul d’entre nous. Et qu’en même temps, nous les vivons tous par mémoire et dans la confusion. J’ai tourné mon regard vers le New jersey, en arrivant ici. Mais je me suis perdue quelque peu dans le dessin des quais, par attraction. Pardonnez-moi , je ne possède pas d'autre horizon. New York me rassure.  Et protégée par les Jumelles, je m’empare d’elle toute entière ou  me laisse aller à l’oubli de moi-même. Que puis-je attendre de mieux ?
Je vous sais proche, peut-être sur l’esplanade, près de la sphère Koenig. J’ignore qui vous êtes à cause de la chronologie et cela rend tout déplacement superflu, car aucun ne me mènera vers cette jeunesse que vous portez si péniblement.
 
World Trade Center, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Dimanche 4 décembre 2005 7 04 /12 /2005 16:20
Chère Amie,
J’ai plongé mes pieds dans l’East River jusqu’aux chevilles. C’était ça ou traverser le pont. J’ai préféré m’identifier quelques instants au Brooklyn. À cause de vous. Et de l’idée que je me fais de votre double regard. J’ai voulu devenir ce que vos yeux créeront plus tard, pour ne pas souffrir de l’absence.
Je n’ai pas été à la hauteur. Des courants froids et des frôlements d’objets inconnus contre ma peau m’ont fait fuir l’eau noire de la rivière.
Vous savez ce que c’est ; c’était un de ces jours où l’on s’autorise des dérivations. Cependant, les jours d’avant s’y opposent. Pourtant, c’est cela même qui m’a fait appréhender la matière de votre travail.
Je m’en voudrais bientôt d’un tel acte d’orgueil. Je m’en voudrais devant la toile, de n’avoir désiré y distinguer qu’une partie de moi. C’est-à-dire rien.
Mais nous sommes désespérément tournés vers nous-même. Bien sûr, l’art pourrait être une échappatoire si l’on acceptait d’en ignorer les mécanismes. Mais qu’adviendrait-il de nos sentiments ?
Vos silences ne couvriront jamais les inutiles questions que je me pose. Mais ils y répondent lorsque vos yeux se posent sur tout l’espace éloigné du mien.
(Puis j’ai songé, en tournant le dos au pont, que j’avais eu raison de ne pas vouloir le franchir.)
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Dimanche 18 décembre 2005 7 18 /12 /2005 20:52
Chère Amie,
 
Vous souvenez-vous de la pierre trouvée dans le Park, dans laquelle j’ai mis un coup de pied avant de vous l’offrir ? Nous mourrions avant et pourtant, elle n’avait l’air de rien, faisant comme si ça n’était pas un luxe de vivre tant, tellement terne et d’une couleur indéfinissable, peut-être gris très clair, veiné de rouge ou d’ocre.
 Ça n’était pas un cadeau anodin, j’avais voulu vous donner un morceau d’immortalité. Après, vous marchiez en la tenant dans le creux de votre main, le poing fermé.
Fallait-il que vous deviniez ses pouvoirs pour la conserver comme un objet rare ?
Plus tard, vous m’avez contredit. Enfin, dans le rêve que je fis, où vous jetiez la pierre entre les deux ponts pour qu’elle cesse de vous torturer. Ensuite, vous avez regardé vers Brooklyn, parce que c’était votre mot magique et avez fait le vœu que je me trompe, puis vous êtes retournée dans le métal des Jumelles.
 
New York, 1989.
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Mercredi 18 janvier 2006 3 18 /01 /2006 11:33

Chère Amie,

Ça ne voulait rien dire ses façades alignées. Ça ressemblait même, dans la brume industrielle, à quelques fortifications moyenâgeuses. Des pierres taillées et empilées sans souci d’esthétisme. Mais j’aperçus le verre du 17 State Street et le reflet sans déformation de la rivière sur ses parois. C’était autre chose qu’un ouvrage effectué sommairement dans l’urgence guerrière. Mon esprit se complut quelques secondes dans la certitude que l’architecture éloigne la barbarie. C’est pour ça, pensai-je, que les ruines persistent dans certains lieux géographiques. C’est pour ça qu’ici elles disparaissent. Mais cette réflexion m’aurait obligé à croire que la cruauté n’est qu’étrangère, alors qu’il me suffisait d’écouter en moi pour l’entendre vivre et se gonfler à chaque nouvelle saison historique.
Vous disiez souvent : « Il n’y a de solution à rien » et vous le disiez en espérant vous tromper. Ou bien vous attendiez que je vous détrompe. Ce que je faisais sans cesse à cause de vos toiles et du chemin que j’empruntais pour les atteindre : du mur à la rue, de la rue aux ponts.
Mais, je ne me souviens pas avoir traversé un élément liquide sans le regretter aussitôt. Pour l’heure, vos couleurs sont ce qu’il me faut pour vivre en attendant que les couleurs intérieures se dissimulent de nouveau.
En attendant, je ne me souviens pas avoir vécu ailleurs qu’ici.
 

 

 

 

Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Samedi 11 février 2006 6 11 /02 /2006 13:02
Chère Amie,
Je sais ce qui se passe et jamais je n’aurai dû monter à bord de ce ferry. Je ne vois plus rien ni n’entends. Les frontières naturelles me semblent systématiquement inhumaines. Mais à terre, tout était devenu trop émouvant, comme ces toiles de Hopper que je ne peux regarder de près à cause de la compréhension que j’en ai. De leur solitude qui est mienne. Est-ce la mouvance qui me fait mal au cœur ? Je n’en suis pas sûre. Je sais que non.
Vos cauchemars n’ont pas de sens vus d’ici. Les pluies de pierres paraissent improbables. Vous êtes new-yorkaise et rien ne peut vous arriver. Avez-vous oublié que nous aimons notre cité comme une déesse ? Je suis bien plus en danger que vous. Éloignée de son catéchisme, je me sens vulnérable et vainement vivante.
C’était stupide de fuir comme je l’ai fait, et cela n’a servi qu’à augmenter ma liste de troubles. En plus, l’eau émet un son humain. Je ne saurai pas mieux le décrire. Une plainte quand le métal de la coque déchire un tourbillon ou un remous, peut-être. Pardonnez-moi, mais le langage maritime ne m’est pas familier. Quoi qu’il en soit, tout cela concourt à ce que mon exil temporaire prenne l’aspect d’une intuition.
Je voudrais ne pas être comme je suis. C’est cette idée que le bonheur existe tant qu’il ne nous traverse pas. Vous ne manquerez pas de voir dans ces mots une approche désespérément chrétienne et cela vous fera rire. Tant mieux, car j’ai d’autres pensées, bien plus lumineuses, que je vous réserve pour mon retour à quai.
 
New York, 1989.
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Samedi 6 mai 2006 6 06 /05 /2006 14:01
Chère Amie,
 
Vous souvenez-vous du jour où nous avons visité le monde une heure avant la fermeture ? À certaines échelles, l'horaire est correct.
Je n'ai pas oublié cette sensation de vol. J'emploie le mot dans ses deux sens, parce que nos yeux dérobaient plus qu'ils n'absorbaient et l'air déplacé par nos pas rapides, résonnait comme un battement d'ailes, s'évanouissant dans les longs couloirs et les salles immenses.
Nous cherchions, à tout prix, la vieille Europe. Pourquoi ? À cause d'un réflexe, sans doute, qui veut que l'art ne soit pas né sur les Terres Indiennes. À cause des mensonges de l'Histoire. Nous l'avons trouvé et avons été effrayées par ses corps entravés dans des étoffes lourdes, ses visages retors et ses Lumières dissimulant péniblement des esprits noirs chargés de conscience incontrôlée. Vous disiez : "…Contrôlée par des éthers divins, toxiques ".
Puis nous sommes tombées sur les Grands Espaces. Nous nous sommes rappelé, qu'à Paris, autrefois, ils s'en étaient moqués. On ne comprit pas pourquoi. Enfin si. Quelque chose à voir avec la modernité, le sujet, l'orgueil… En fait, je ne comprends toujours pas pourquoi. Notre silence d'alors et notre regard se posant enfin sans terreur, …je ne sais pas. J'ai pensé quelques secondes que la critique est vaine face aux expressions corporelles.
Après, nous nous sommes cognés au fer ouvragé des armures, évidemment.
Il nous restait du temps et nous l'avons utilisé à fuir le monde par peur d'y être enfermées pour toujours. Comme des enfants, nous avons ri fort en cherchant les panneaux exit. Et sur les marches, car il y a des marches aux abords du monde, comme devant tous les bâtiments intimidants, nous avons bu un soda en ne regrettant rien. Si je n'ai pas attrapé votre main, à ce moment-là, c'est parce que le monde, justement, nous regardait et j'ai manqué de courage.
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Lundi 17 juillet 2006 1 17 /07 /2006 15:44

Ys

Chère Amie,
 
Une fois de plus,  l’Hudson fait un bruit de mer. Celle-là même que je nomme Atlantique où que je sois.
Je jurerai l’entendre s’infiltrer sans la confondre avec la rivière.
Cette mer éternelle, qui dirige ses flots vers nos Artères. Qui a tant de fois dirigé les peuples hors de leurs terres, les esclaves vers nos terres. Dangereuse et magistrale comme la cité qu’elle gifle.
Vous souvenez-vous des horizons catastrophiques, liés au ciel par une incertaine ligne d’atteinte que nous regardions, autrefois, les yeux plissés, que nous ne regardons plus, à présent que nous sommes du bon côté  de l’océan ?
Je m’étonne de parfois songer à vous en mots maritimes.
Ainsi, vous occupez mes pensées en termes de magie. Car, à vrai dire, je n’attends de l’horizon que le mirage.
Ainsi, je voyage vers vous, avec le désir d’atteindre ce qui s’éloigne de fait.
(Ainsi, l’esclave se libère de savoir ce que j’ignore.
Encore faudrait-il que cela me pèse.)
Par Mary and Co - Publié dans : Amie - Communauté : New York City Art
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Samedi 21 octobre 2006 6 21 /10 /2006 21:10
 
Chère Amie,
 
Avez-vous vécu pour rien ? me demande l’homme sur le pont. Il se penche vers la rivière, dangereusement. Au trois quarts, le corps dans le vide. Puis il bascule en arrière et me pose sa drôle de question. Rappelez-vous, je vous l’ai souvent décrit. Cette fois, il porte un pardessus pied-de-poule démodé, et ses épaules larges tressautent par moments, à cause du froid qui le parcoure. Des yeux noirs, enfoncés, un nez large et des lèvres fines blanchies par la saison. Il dégage une odeur de tabac brun.
Je suis sur le Brooklyn Bridge, je ne peux pas avoir vécu pour rien. C’est ma réponse. Dans les rêves, nos pensées sont étranges. L’homme considère un instant l’édifice, tape du pied sur les lattes de bois, s’empare d’un câble et finalement ne semble pas me comprendre.
Avez-vous vécu pour rien ? Son insistance me fait l’effet d’une affirmation. C’est insupportable, n’en doutez pas. Qui peut savoir ?
Mais bon, je suis sur le Brooklyn et je regarde vers new York.
Je me souviens qu’à peine nous étions sorties de l’enfance, nos rêves se percutèrent et je regardais déjà vers Manhattan où vous partiriez seule. Plus je scrutais la ville, plus mon cœur se vidait.
Avez-vous vécu pour rien ?
Le mal que l’on se fait est-il à considérer lors du comptage ? car il s’agit bien de compter les heures. Le temps est notre unité de valeur la plus sûre.
De vous à moi, New York autorise un autre calcul. Mais vous ne l’ignorez pas. Comme moi, vous ne flânez pas sur le Brooklyn bridge. Vous en connaissez le pouvoir. Vous le traversez en écoutant les langages outre-atlantique qui le hantent, vous vous savez mortelle, quoique…Et lorsque vous posez les pieds sur la presqu’île, vos peines ont disparu.
Avez-vous vécu pour rien ? me demande l’homme de nouveau.
Qui le fait ?
 
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Lundi 27 novembre 2006 1 27 /11 /2006 20:57
Chère Amie,
 
La saison change. Et celle qui vient me fut tant de fois délétère…Déjà, les mots s’absentent et les fantômes ressurgissent. Ils rient bruyamment et déversent leur eau sombre dans mes artères. Et la maladie me surprend, alors même que je me croyais guérie.
Un jour où j’avais manqué de précision, vous vous étiez enquis de la nature de ces spectres. Venaient-ils du passé ou du présent ? Je n’en savais rien. Ils n’avaient pas de visage et ne se nommaient pas. Et j'ai ri, comme ils le font, peut-être, sans pouvoir vous répondre. Mais, je trouvais votre lucidité effrayante et vous, à n’en pas douter, mon ignorance enfantine. En vérité, je craignais qu’en vous parlant, ils ne respectent plus mes trois saisons de trêve.
Las, vous ne vous trompiez pas, les fantômes du présent existent. Il en naît chaque jour qui s’installe dans nos entourages, si peu qu’une heure soit heureuse et que nous soyons, temporairement, désinvoltes.
Allez ! une fois de plus, je fuirai vers Manhattan où les fantômes ont appris à être moins dangereux que nous. Je veux dire moins en danger.
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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