Les Demoiselles de NYC

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Les contes de Manhattan

Lundi 23 octobre 2006 1 23 /10 /2006 20:47
Il était une fois un temps doux pour la saison, et d’autres choses exceptionnelles comme la chute d’un faucon pèlerin juste à mes pieds. De fait, j’ai immédiatement levé la tête. Il gisait au sol et moi j’ai levé la tête. Ça n’était pas une réaction totalement idiote. Les oiseaux ne tombent pas du ciel sans qu’un évènement très grave s’y soit produit. Un dysfonctionnement entre les températures des courants, un problème de mécanique céleste ? qu’est-ce que j’en savais.
Je savais que ça n’était pas à prendre à la légère. Le faucon n’aurait pas apprécié. Ah oui ! parce qu’il n’était pas mort. On ne tue pas les espèces protégées. Celui-ci me fit remarquer que, dans mes autres histoires, je tuais des quantités de gens. Avec tout le respect que je lui devais, je l’informais que l’homme n’était pas une espèce protégée. On pouvait en tuer tant qu’on voulait.
- Je rêve ! me dit-il, réellement surpris.
Puis il se tut définitivement et mit de l’ordre dans son plumage.  J’aurai juré qu’il se marrait, bien que ça parût improbable. Les oiseaux ne sont pas taillés pour l’amusement. Par contre, nous qui mourons tant…
Lorsqu’il s’envola, ses ailes claquèrent sur le pavé si puissamment que j’ai cru qu’elles s’étaient brisées sous l’élan. Lentement il prit de l’altitude et tournoya pour donner un effet à son vol, ou parce que c’est comme ça que volent les faucons pèlerin.
Puis, il survola Manhattan, comme si c’était la première fois.
Par Mary and Co - Publié dans : Les contes de Manhattan
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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 /01 /2007 17:00
Il était une fois un écureuil new-yorkais qui vit mourir un homme, juste là, à ses pattes. On ne meurt pas, dans Central Park, de mort naturelle. Ou alors de crise cardiaque, mais ce n'est pas naturel quand même. C'est à cause des magazines. Il y a des humains qui pensent pouvoir ressembler à des photos retouchées. Pas de rides, pas de graisse et une lueur diffuse de 50 pour cent. Pour y arriver, ils courent durant des heures, avec The White Stripes à fond dans leur iPod. Voilà ce qui se passe : leur cœur, qui ne s'entend plus battre, s'arrête un moment pour s'écouter repartir et il ne repart pas. Ben oui. Le truc, c'est que les cœurs pensent être à l'origine du mouvement perpétuel.
Non. Cet homme-là, il avait un trou sur sa chemise. Pas naturelle, mais classique comme mort. Une balle en plein cœur.
L'écureuil n'en fut pas affecté. Il ne le connaissait pas. Seulement, il s'était effondré pile sur sa réserve de bouffe. Et il était, quoi ? une heure du matin. Aucune chance qu'un habitué passe et lui balance un reste de pretzel. Il n'y avait qu'à espérer qu'un flic ramène sa casquette à huit pointes dans ce coin-là. Sinon, c'était la famine assurée, les crampes à l'estomac, les étourdissements, les faiblesses musculaires. Une mort affreuse ! Tout ça à cause de l'autre, là. Oui, c'est ça, fait celui qui entend pas !
Par Mary and Co - Publié dans : Les contes de Manhattan
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Mardi 27 février 2007 2 27 /02 /2007 11:49
Il existe dans le Village une boutique plus résistante que les autres, qui, de fait, a vu Manhattan débouler à ses pieds. Mais jamais elle ne lui cèdera un yard. Ni même, n'est-elle tentée, quand Greenwich a la côte, et ça arrive souvent, par les magnifiques têtes de présidents que lui proposent quelques médecins esthétiques, dentistes ou psychothérapeutes, pour qu'elle dégage. Pourtant, elle adore les reproductions de têtes de présidents. Mais elle en a déjà des tonnes et n'aiment pas les toubibs. Ils sentent l'éther, quelquefois.
Afin qu'on lui foute la paix, elle ne ravale plus sa façade, bien que cela lui en coûte. Et elle a loué ses combles à Norman et Fairbanks, un couple de rats homosexuels, après s'être assurée qu'ils n'avaient pas de désir d'adoption. Elle n'est pas idiote. Tout ce qu'ils ont à faire, contre une remise de loyer, c'est de cavaler dans le grenier lorsque des importuns se pointent.
C'est qu'en plus de se sentir bien dans le quartier, elle est la dernière à New York dans sa spécialité. Les boutiques n'ont pas d'héritiers, alors elle doit tenir jusqu'à la fin. Même si elle ne sait pas trop ce que fin signifie.
C'est ainsi que chaque matin, elle ouvre son rideau de fer. Invariablement, il s'arrête à un mètre cinquante du sol. Son mécanisme s'est enrayé à la mi-septembre 1963. Mais les clients ne se blessent pas en le franchissant, parce qu'ils sont déjà tous morts. Et les morts ne peuvent avoir de blessures corporelles, c'est bien connu. Ils ont bien assez à s'occuper de leurs blessures de l'âme. Et c'est exactement pour ça qu'ils viennent ici. La boutique po ssède le plus grand choix de pansements pour l'âme de tout Manhattan. On en trouve des prédécoupés ou bien vendus au mètre, adaptés aux gros traumatismes (une spécialité de la maison), colorés, aérés, en spray, à motifs, hypoallergéniques, Haute Couture (Il y a des morts à qui ça plait), imbibés de baume, enduits de lotion antiseptique…
Aussi, la boutique vend quelques fripes, au cas où un macchabée préfèrerait rôder parmi les vivants, dans un vieux Trench Burberry's, gémissant à cause de plaies mal refermées. Mais hanter, c'est chiant comme la mort. Il y a peu de preneurs.
Et si, par mégarde, un vivant entre dans la boutique, il n'est pas refoulé. Le client est roi. Et de vous à moi, c'est la plus belle chose qui peut lui arriver.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Les contes de Manhattan
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Lundi 7 mai 2007 1 07 /05 /2007 10:27
Il y avait dans Central Park, un canard. Sis au Conservatory Water. Il n'était pas le seul canard à vivre là. Il y en avait d'autres, de différentes marques, je suppose. Des garrots albéole, des erismatures rousses, des canards à front blanc ou noirâtres…Wikipédia ne m'a pas mieux renseigné. Qu'importe ! De toute façon, ce canard-là était en bronze. Un passage en fonderie, ça rend impossible toute identification. Oui mais, la faute à qui ?  Jugez-en par vous-mêmes.
Il y a de par le monde, vous ne l'ignorez pas, pléthore de conteurs. Et malgré mes nombreuses demandes de dispenses auprès de Qui-Vous-Savez, ils meurent, comme vous et moi. Un grand vide se crée alors, dans tous les endroits où ils déposèrent le fruit de leur imagination. Comme des trous dans la couche d'ozone. À part que ça ne se passe pas près de chez Qui-Vous-Savez, mais là dans vos maisons, sur la pelouse de Sheap Meadow, sur les bords de l'Hudson, sur les bancs du métro, sur les chaises à barreaux de bois verts de la Public Library, partout où vous aimez lire. Des trous gros comme ça ! Et vous n'arrivez plus à penser, à vous évader, à voyager. Enfin, ça serait le cas, si mon obstination à sauver les conteurs n'avait pas payé.  
Certes, je n'ai pu les sauver tous. En vérité, j'obtins l'autorisation pour un seul. Hans Christian Andersen. Dans un premier temps, il ne fut, à son sujet, aucunement question d'immortalité. Toute juste un sursis de quelques jours, pour qu'il achève un ouvrage, ou embrasse plus longuement les siens. J'eus beau protesté, spamer nuit et jour l'ordinateur de Qui-Vous-Savez, rien à faire.
-  Pourquoi sauverai-je un conteur ? argua-t-il. Ils écrivent des choses insensées. Et ça se vend ! Le pire, c'est que ça se vend !
Je lui expliquai que c'est son livre à lui qui se vendait le mieux depuis des siècles. Et j'allai mettre en cause la vraisemblance de ses écrits, avec quelques exemples bien sentis, quand il me dit :
- C'est normal ! mon histoire à moi est crédible.
- Ha ! fis-je.
Cette exclamation m'échappa. Je crois que c'est à cause d'elle que je perdis pour de bon tout mon crédit auprès de Qui-Vous-Savez.
- Votre Franz, me lança-t-il, quand est-ce qu'il va…enfin, vous voyez... mourir, quoi ?
- Le 04 août 1875.
Ma précision lui rabattit le caquet. Il craint un moment que je ne fus un ange. Il fut un temps où il en virait plein. Et quelques-uns ouvrirent leurs propres boîtes de bondieuserie, pour lui faire de l'ombre. Peine perdue. 
Je ne vous rapporte ici que quelques bribes de notre interminable négociation. De guerre lasse, Qui-Vous-Savez accéda à ma requête. Je pus sauver un conteur.
J'allai donc quérir Andersen sur son lit de mort, car avec tout ça, j'arrivais presque trop tard, et je lui fis part de la divine décision. Pour le coup, lui me prit vraiment pour un ange.
- Mène- moi au paradis, me chuchota-t-il, agonisant. Je ne désire rien d'autre. Le bruit de l'eau, le bruissement des feuilles, les pas sur la terre meuble, et le chant des oiseaux.
Je vous assure qu'il m'a dit ça. À part que moi, avec tout le raffut que j'avais fait auprès de Qui-Vous-Savez pour lui obtenir son immortalité, je me refusais à rendre l' âme du conteur, fusse-t-elle consentante.
Dieu merci ! si je puis dire, il existait, depuis peu, un échantillon de paradis sur la presqu'île de Manhattan. Un rectangle d'Eden, tombé du ciel, que l'on nomma Central Park, puisqu'il était central et que c'était un parc.  On en avait parlé dans les journaux du monde entier. J'y menais Andersen au plus vite et l'installais non loin du Conservatory Water, en l'assurant que nous avions atteint les jardins angéliques. Dès lors qu'il découvrît l'endroit, les forces lui revinrent. Le clapotis de l'eau, le tressaillement des feuilles ventées, les pas dans l'allée et le gazouillis des oiseaux. Tout y était.
Il s'assit confortablement et ouvrit son grand  livre de contes. C'est alors que Qui-Vous-Savez, furieux que j'ai immortalisé une ouaille toute prête à passer l'arme à gauche, répandit sur elle un métal en fusion, qu'il extirpa à mains nues des Enfers et le conteur fut emprisonné dans le bronze, sans autre forme de procès.
- Ainsi nous sommes quittes, me dit Qui-Vous-Savez, de sa voix d'acteur des années quarante. Ni mort, ni vif, le Franz !
- Un peu comme vous ! lui rétorquai-je.
Mon problème, c'est que je n'ai jamais pu la boucler. Et sur ce coup-là, j'aurai dû.
Bah ! Je n'avais échoué qu'à moitié. L'âme du conteur était vivace sous le bronze et elle colportait sa fantaisie alentour. Éternellement.
Et le canard, me direz-vous ? Vous savez ce qu'il vous dit, le canard ?
Par Mary and Co - Publié dans : Les contes de Manhattan
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Samedi 29 septembre 2007 6 29 /09 /2007 17:24
Il était une fois un serpent, vivant sur les terres de Staten Island. Un magnifique serpent brun et jaune de compagnie, abandonné là par son maître qui décréta que l’île devenait trop petit-bourgeois à son goût et qui enjamba prestement la rivière pour rejoindre Manhattan.
Un serpent ne peut avoir de maître que le Diable, vous en conviendrez. On comprendra que Satan ait rapidement fait le tour des âmes de la Nouvelle Angoulême. Dans les temps que je vous conte, elles étaient peu nombreuses et, le croirez-vous, tellement influençables…
Dorénavant livré à lui-même, le serpent erra durant d’innombrables saisons, sans jamais plus se nourrir, ni jamais s’assoupir, marquant de son maigre sillon les chemins boueux de l’île. On dit qu’il vit passer tant d’étés que sa chair se durcit comme une pierre de désert, et tant d’hivers, qu’elle pouvait se briser comme le verre. Mais On dit tant de choses.
Puis vint le temps où quelques hommes se firent ingénieurs. Ils bâtirent quatre ponts qui  relièrent l’île au continent, le Bayonne, le Goethals, le Outerbridge et le Verrazano. Et le serpent, sifflant d’admiration devant de si beaux ouvrages, les emprunta un par un afin d’aller quérir son maître.
Mais aucun ne menait à l’île  dorénavant maudite de Manhattan. Et le serpent erra, comme nous le faisons tous, dans la banlieue. Il erra bien plus longtemps qu’il nous est donné de le faire, car son temps n’était pas compté.
Enfin, las du New Jersey et de Brooklyn, il retourna se morfondre sur sa terre de naissance. Et alors qu’il se désespérait de ne jamais revoir son maître, un étrange navire orange accosta à Saint George, un bâtiment portant sur ses flancs gauches et droits l’étonnante inscription Staten Island ferry. On répandit la nouvelle qu’il arrivait tout droit de la Battery de Manhattan et y retournait sur l’heure et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’heures. Et les passagers qui en descendirent ne le démentirent pas.
Le serpent fébrile monta à son bord et quelque vingt minutes plus tard touchait le sol de l’ancienne Mannahatta. Il prit apparence humaine et se mit en quête de son maître.
-Avez-vous vu le Diable ? Demandait-il aux passants qui croisaient son chemin dans les rues et dans les étages.
- Le Diable ? Mais il est partout ! Lui répondaient-ils invariablement.
view-1.jpg Et le serpent chercha partout comme on le lui conseilla. À Manhattan et ailleurs. Mais partout il ne trouva toujours que des hommes. 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Les contes de Manhattan
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Vendredi 23 novembre 2007 5 23 /11 /2007 20:49
cruise-web.jpg Il était une fois, mais cela dura toujours, une ombre dans la rue présente nuit et jour. Une ombre libérée du soleil et de ses succédanés électriques nocturnes. Libérée, si l'on veut, car jamais elle ne fut esclave de Phébus. Car ombre, elle n'était pas. Mais c'est bien ainsi que cet être de chair vous apparaîtra, dès lors que je vous aurai conté son histoire.
Le malheur de Muirgen Mac Rae fut que la peau claire de son visage si parfaitement dessiné, servit d'écrin aux yeux les plus précieux d'Irlande. Deux pupilles émeraudes qui devinrent, cela se disait, l'unique trésor que la terre de Paddy ne détint jamais. Las, sa beauté était si grande, qu'aucun homme de l'île ne disposa d'assez de richesse et d'orgueil pour la conquérir.
Pas un ne possédait de domaine à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, les prés et les forêts.
Pas un ne possédait d'écrits à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, les contes et les poèmes.
Pas un ne possédait de sentiments à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, leur amour pour elle.
Finalement, tous gardèrent leur distance et l'unique visiteur de Muirgen Mac Rae devint le temps qui passait chaque jour bruyamment près de sa demeure.
C'est pour ne plus l'entendre qu'elle s'embarqua sur un navire de la Cunard Line en partance pour New York.
Mais dès que le bâtiment se fut éloigné de Queenstown, de menaçants nuages apparurent au-dessus de l'océan. De sombres nuages, illuminés par moments par des éclairs rougeoyants et silencieux qui les traversaient de part en part. Et malgré les ordres concis d'un capitaine expérimenté pour mener le bâtiment au large avant que ne se lève la tempête, pas une manœuvre ne parvint à le faire virer. Le navire longeait inlassablement la côte, comme s'il ne pouvait se résoudre à quitter l'Irlande. Et lorsque l'ordre fut de couper les machines, il poursuivit son errance côtière, dédaignant la mécanique.
L'officier se rendit à l'évidence, le paquebot de la Cunard était possédé. Et parce qu'on ne plaisantait pas avec la hiérarchie dans la marine anglaise, il abandonna la passerelle à l'être qui le hantait dorénavant, car son grade surpassait le sien. Puis, il se retira dans sa cabine où il se fit servir un whiskey pur malt. 
Quand le commandement fut entre les mains de l'hôte, le navire s'immobilisa, gîtant légèrement à bâbord. Et les heures menèrent cette partie du monde et tout ce qui la composait jusqu'à la nuit. Une nuit si noire qu'aucun homme ne pouvait s'y mouvoir. Une nuit si longue que plusieurs jours furent à jamais bannis des calendriers. Puis une aube se leva enfin, car le crépuscule ne saurait être éternel. Mais Muirgen Mac Rae n'en sut rien, car ses paupières étaient désormais scellées à jamais.
Et Lorsque le paquebot atteignit la baie d'Hudson, elle n'était déjà plus que l'ombre d'elle-même.
C'est ainsi que depuis lors, les habitants de Manhattan sentent parfois dans leur nuque le vent glacial de son désespoir.
Mais peut-on en vouloir à l'Esprit de l'Irlande d'avoir repris son trésor ?  
Par Mary and Co - Publié dans : Les contes de Manhattan
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Jeudi 27 décembre 2007 4 27 /12 /2007 22:25
 
Il était une fois un hiver bien étrange, où la neige ne tomba qu'une unique et seule fois. De fait, elle disparut bien vite des rues de Manhattan, devenant une boue noire chassée dans les fossés par les pneus des interminables Cadillac Escalade. Et toute la ville fut bientôt recouverte d'un voile qui teinta de grisaille ses innombrables quartiers, les songes de ses habitants et les surfaces lumineuses des patinoires du Rockefeller Center ou de Bryant Park.
Cependant, des flocons irisés de rose et de bleu pâle se posèrent sur le sol parfois rocailleux de Central Park. Et malgré la tiède et blafarde atmosphère qui régnait alentour, la neige persista jusqu'aux premiers jours du printemps et même, mit un soin particulier à son installation. Elle déploya de larges tapis sur les pelouses de Sheep Meadow ou de Great Lawn, s'éparpilla en paillettes dans les allées du Mall, s'amoncela dans le creux des sculptures pour en dégager les reliefs et s'insinua dans les veines des roches si parfaitement qu'on eut cru qu'un sang de givre circulait sous la pierre. Enfin, les rayons d'un soleil lointain vinrent se refléter sur la surface figée des pièces d'eau du parc. Jamais l'hiver ne fut mis en valeur d'aussi juste façon. 
C'est ainsi que Central Park conserva sa parure neigeuse jusqu'à la fin du troisième mois calendaire. Et pas un conteur ne saurait expliquer cela car tous sont humains et non (plus) de la nature. undefined
Par Mary and Co - Publié dans : Les contes de Manhattan
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Samedi 21 juin 2008 6 21 /06 /2008 21:04

Paddy  Smith a passé la nuit sur le pont de l’Ambrose. Une forte odeur de rouille et d’huile de moteur imprègne son pelage. Une vraie nuit de chien, si je peux dire, à surveiller ses testicules. Il paraît que les mouettes en raffolent. Sûrement une légende urbaine. Quoiqu’il a des potes qui n’ont plus rien à défendre de ce côté-là. C’est bien passé quelque part.  Assure tes arrières,  mon petit ! Question conseil, sa mère ne s’était pas foutue de sa gueule. Question abandon non plus. Quand le temps était venu, elle l’avait « oublié » au Fulton Market. Et une adresse pareille, ça te pose son chat. Le marché au poisson, c’est le paradis sur terre.  Faut voir ça. Enfin ! fallait voir ça. Parce que l’éden avait foutu le camp du jour au lendemain.  C’est que le paradis, ça fonctionne avec des pièces, lui affirme Peter Stuyvesant, le chat du marchand de tabac, qui a toujours des théories fumeuses. Tiens ! comme le distributeur de boissons du quai. Et des pièces, t’en a pas ? CQFD. Le paradis reste dans sa boite. Pas d’autre possibilité. A New York, on te fait crédit quand  t’es propriétaire de la banque.

Paddy Smith se penche au dessus de la rivière. Sûr qu’il y a des poissons là-dedans, mais c’est connu qu’ils bossent pour la mafia russe et dévorent les cadavres humains en moins du temps qu’il en faut pour le dire. Il n’y a bien que ces saletés de mouettes pour s’en régaler !

Laisse tomber fiston, lui dit Peter qui l’a rejoint. Les anguilles de L’Hudson, au mieux, elles sont farcies à l’hydrocarbure.

Il faut se faire une raison, le paradis sur terre a bel et bien fermé ses portes. Voilà. Paddy Smith ne sera pas le premier chat new yorkais à se reconvertir dans la miette de donuts ou la poubelle de Diner. D’ailleurs, il a établi une liste d’aliments de dernier recours. Et Brody Morgensheimer y figure. En dernière position, certes, après les rats crevés, mais il y figure tout de même. Et Paddy  prie le ciel que les rongeurs dézingués aient un goût acceptable et que cela suffise à le sustenter, car il connaît Brody depuis toujours.

Tout le monde le connait. C'est un goéland à bec cerclé, qui a été  percuté par un bus scolaire en septembre 1993, et qui, depuis, vit cloué au sol de bois du quai 17.  Ses deux ailes brisées traînent sur le sol, comme une cape de magicien mal rémunéré. L’oiseau serait à plaindre si le choc ne l’avait pas doté d’un don de double vue simplement fantastique, qui l’a rendu célèbre et fait oublié son handicap. On vient des cinq boroughs se faire éclairer la lanterne.  Et il ne faillit jamais.

Les chats ne croient pas aux voyants et à toutes ces fadaises de prévisions à très long terme. Peut-être y sont-ils plus sensibles lors de leur neuvième et ultime vie ? Possible. Mais ce n’est pas le cas de Paddy qui en comptabilise trois au compteur. Alors lorsque Brody Morgensheimer l’aborde et lui parle bille en tête de sa fameuse liste, il est bluffé.

J’apprécie que tu m’aies placé à la fin de ta liste, lui dit le goéland en regardant fixement vers Brooklyn. Mais tu ne m’en dévoreras pas moins. La faim ne te laissera guère d’alternative. Hélas, il  y fort à parier que ce repas te reste sur l’estomac. Car tu es un brave. Et je crains que le remord ne te ronge jusqu’à ta dernière naissance. D’un autre côté, les braves vivent au paradis et je m’étonne que tu ne l’aies pas suivi lors de son déménagement dans le Bronx. Aussi, parce que ta vie mérite autant d’être sauvée que la mienne,  je t’en donne l’adresse.

Brody la lui chuchote à l’oreille, car certaines choses ne s’ébruitent pas et Paddy Smith part sur le champ rejoindre le paradis qu’il n’aurait jamais du quitter. Trente sept jours lui furent nécessaires pour atteindre le nouveau Fulton Market. Et on le laissa errer durant ses six longues existences dans l’impressionnant bâtiment, sans jamais l’en chasser. Car chacun sait que s’il y a des assassinés au paradis,  il n’y a guère d’assassins.

Par Mary and Co - Publié dans : Les contes de Manhattan
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Mardi 31 mars 2009 2 31 /03 /2009 21:19

Chaque jour la chaise apparaissait sur le trottoir. Sans que l’on ait vu quiconque l’y déposer. Calée contre le mur à gauche de l’entrée. En bois de chêne d’après ce qu’en disaient certains, avec un motif gravé sur le dossier. Indéchiffrable à cause de l’usure. Mais tous avaient leur idée. Les Arckman y voyaient des lys entremêlés. Les Blagminster, une espèce d’oiseau à long cou. Chez les Blagminster, on ne s’embarrassait pas de mots inutiles. Jamais on ne précisait une cigogne, une aigrette ou un héron. Une espèce d’oiseau faisait l’affaire. Concernant les humains, on disait les autres, en effectuant un geste circulaire ou cette espèce de con de Roger Mandson, par exemple, quand on voulait être plus précis.

Immanquablement, la chaise disparaissait à la nuit tombée et réapparaissait à l’aube. Et nul ne savait dire depuis quand ça durait.
Ce qui était étrange c’est que personne ne s’asseyait jamais dessus. Passant, enfant, touriste éreinté par de longues heures de marche. Par inadvertance, par ignorance, par besoin absolu de repos, ça n’arrivait jamais. Elle restait vide du levant jusqu’au couchant. Quand aux résidents de l’immeuble, ils ne s’y risquaient même pas. Car à la longue, ils finirent par penser à un phénomène surnaturel. A New York ce genre de choses arrivait tous les jours. Les exemples étaient nombreux. On finit par ne plus la voir.
Jusqu’à ce que Lisa Arckman aperçoive une femme assise dessus. Il était aux environs de cinq heures du matin, elle rentrait de son travail. Elle avait garée sa voiture plus bas dans la rue et marchait en cherchant ses clés d’appartement dans son sac quand elle entendit un craquement. Il s’était produit quand la femme avait pris place sur la chaise. Elle n’osait plus faire un pas et resta plantée là au milieu du trottoir en essayant de n’émettre aucun bruit. Ce fut en vain car la femme tourna la tête dans sa direction et ne la lâcha plus du regard. Lisa avança alors jusqu’à elle en essayant de ne pas penser à toutes les histoires qu’elle avait entendu. Quand elle fut proche de l’inconnue, elles lui semblèrent toutes aussi infantiles les unes que les autres. Ça n’était qu’une vieille femme qui profitait de l’heure matinale.  Son visage était marqué de rides profondes, comme s’il avait été exposé longuement au vent, au froid. Des yeux sombres, presque clos tentaient de percer au travers de cette peau tannée. Sa main gauche pianotait sur sa cuisse, où elle était posée, et ce geste vif était en contradiction avec l’ensemble de son corps qui semblait voué à la raideur et à l’immobilité.

Lisa Arckman chercha au fond d’elle le ton et les mots qui conviennent aux rencontres fortuites. Elle se contenta d’un bonjour auquel la vieille répondit en levant le bras. Le geste paraissant amical, Lisa entama la conversation.

- Et bien, on faisait bien des histoires pour pas grand-chose ! Si vous saviez tout ce qu’on raconte sur vous… Enfin sur votre chaise !

- Ha ? répondit simplement la vieille.

- Il n’y a que la Mort en personne que l’on n’a pas assise dessus.

- On pourrait s’en étonner, répondit l’inconnue promptement.

- Un oubli, sans doute. Mais tous les autres y sont passés. Fantômes, vampires… Tout l’au-delà. Et même le Diable en personne…

- Le Diable n’a que faire d’une chaise. Il n’a guère besoin de repos.

Lisa s’inquiéta de ne pas percevoir de dérision dans le ton qu’employait l’inconnue. Elle était sérieuse. Soudainement prise d’angoisse, elle prit rapidement congé.

- Je dois aller dormir, dit-elle. J’ai été heureuse de vous rencontrer. On se reverra  peut-être.

- On se reverra sûrement ! répondit la vieille.

Par Ann F Border - Publié dans : Les contes de Manhattan - Communauté : New York City Art
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Dimanche 13 décembre 2009 7 13 /12 /2009 16:38

FireUn homme se détachait de l’attroupement qui s’était formé à l’angle de la 8e avenue et de la 35e rue, quand les camions de pompiers et les ambulances arrivèrent.  Pas qu’il en fut distant, mais son attitude laissait  penser qu’il était différent des autres passants, qu’il le savait et que par une forme d’honneur misérable, il gardait son rang. Je m’approchais de lui parce qu’il ressemblait à mon père et que mon père était mort depuis peu. Je caressais le chien couché à ses pieds.

Il y avait un gars qui vivait dans cette cave depuis plus de vingt ans, me dit l’homme en tirant sur la laisse pour que je cesse d’importuner l’animal. Il avait découvert l’endroit par hasard en ouvrant une porte dérobée, alors qu’il était entré dans l’immeuble pour s’abriter de la pluie.   Il fallait encore descendre un escalier métallique de trente-cinq marches  avant de pénétrer dans la pièce.  Comme elle ne possédait pas de fenêtre, il en  dessina trois pour rendre les choses supportables. La première donnait sur la 35e. On y apercevait, grossièrement reproduit, les entrées de services de l’hôtel New Yorker. La  deuxième s’ouvrait sur l’Atlantique. Un océan émeraude et rouge à cause de la pointe des phares qui se reflétaient sur l’eau.  La vue de la troisième était obstruée par des volets clos. Le chien du gars dormait toujours sous la fenêtre de la rue. Et quelquefois, il lui arrivait de  regarder au travers. Debout sur ses pattes arrière, il semblait suivre du regard des objets ou des êtres en mouvement.

L’homme se tut quand  une épaisse fumée brune mêlée de gris s’échappa d’un soupirail. Je le perdis de vue  lorsqu’un moment après les pompiers sortirent de l’immeuble. Ceux qui étaient postés devant les camions depuis le début de l’intervention, abandonnèrent leur attitude immobile et héroïque de porteurs de hache et s’activèrent pour le  départ.

J’attendis que plus rien ne subsistât de l’évènement pour pénétrer dans l’immeuble. La porte dérobée, l’escalier métallique, la cave en contrebas éclairée pauvrement par la fente du soupirail, et enfin  les trompe-l’œil. Ils étaient partiellement endommagés par les flammes, mais je reconnus sans mal la fenêtre donnant sur la rue ainsi que celle donnant sur l’océan. Quant à la troisième, ses volets n’étaient pas clos. Elle s’ouvrait largement sur les allées d’un cimetière. L’homme s’était trompé.

Par Ann F Border - Publié dans : Les contes de Manhattan - Communauté : New York City Art
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