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Il était une fois un écureuil new-yorkais qui vit mourir un homme, juste là, à ses pattes. On ne meurt pas, dans Central Park, de mort naturelle. Ou alors de crise cardiaque, mais ce n'est pas naturel quand même. C'est à cause des magazines. Il y a des humains qui pensent pouvoir ressembler à des photos retouchées. Pas de rides, pas de graisse et une lueur diffuse de 50 pour cent. Pour y arriver, ils courent durant des heures, avec The White Stripes à fond dans leur iPod. Voilà ce qui se passe : leur cœur, qui ne s'entend plus battre, s'arrête un moment pour s'écouter repartir et il ne repart pas. Ben oui. Le truc, c'est que les cœurs pensent être à l'origine du mouvement perpétuel.
ssède le plus grand choix de pansements pour l'âme de tout Manhattan. On en trouve des prédécoupés ou bien vendus au mètre, adaptés aux gros traumatismes (une spécialité de la maison), colorés, aérés, en spray, à motifs, hypoallergéniques, Haute Couture (Il y a des morts à qui ça plait), imbibés de baume, enduits de lotion antiseptique…
Jugez-en par vous-mêmes.
Et le serpent chercha partout comme on le lui conseilla. À Manhattan et ailleurs. Mais partout il ne trouva toujours que des hommes.
Il était une fois, mais cela
dura toujours, une ombre dans la rue présente nuit et jour. Une ombre libérée du soleil et de ses succédanés électriques nocturnes. Libérée, si l'on veut, car jamais elle ne fut esclave de
Phébus. Car ombre, elle n'était pas. Mais c'est bien ainsi que cet être de chair vous apparaîtra, dès lors que je vous aurai conté son histoire.
Paddy Smith a passé la nuit sur le pont de l’Ambrose. Une forte odeur de rouille et d’huile de moteur imprègne son pelage. Une vraie nuit de chien, si je peux dire, à
surveiller ses testicules. Il paraît que les mouettes en raffolent. Sûrement une légende urbaine. Quoiqu’il a des potes qui n’ont plus rien à défendre de ce côté-là. C’est bien passé quelque
part. Assure tes arrières, mon petit ! Question conseil, sa mère ne s’était pas foutue de sa gueule. Question abandon non plus. Quand le
temps était venu, elle l’avait « oublié » au Fulton Market. Et une adresse pareille, ça te pose son chat. Le marché au poisson, c’est le paradis sur terre. Faut voir ça. Enfin ! fallait voir ça. Parce que l’éden avait foutu le camp du jour au lendemain. C’est que
le paradis, ça fonctionne avec des pièces, lui affirme Peter Stuyvesant, le chat du marchand de tabac, qui a toujours des théories fumeuses. Tiens ! comme le distributeur de boissons du
quai. Et des pièces, t’en a pas ? CQFD. Le paradis reste dans sa boite. Pas d’autre possibilité. A New York, on te fait crédit quand t’es
propriétaire de la banque.
Paddy Smith se penche au dessus de la rivière. Sûr qu’il y a des poissons là-dedans, mais c’est connu qu’ils bossent pour la mafia russe et dévorent les cadavres humains en moins du temps qu’il en faut pour le dire. Il n’y a bien que ces saletés de mouettes pour s’en régaler !
Laisse tomber fiston, lui dit Peter qui l’a rejoint. Les anguilles de L’Hudson, au mieux, elles sont farcies à l’hydrocarbure.
Il faut se faire une raison, le paradis sur terre a bel et bien fermé ses portes. Voilà. Paddy Smith ne sera pas le premier chat new yorkais à se reconvertir dans la miette de donuts ou la poubelle de Diner. D’ailleurs, il a établi une liste d’aliments de dernier recours. Et Brody Morgensheimer y figure. En dernière position, certes, après les rats crevés, mais il y figure tout de même. Et Paddy prie le ciel que les rongeurs dézingués aient un goût acceptable et que cela suffise à le sustenter, car il connaît Brody depuis toujours.
Tout le monde le connait. C'est un goéland à bec cerclé, qui a été percuté par un bus scolaire en septembre 1993, et qui, depuis, vit cloué au sol de bois du quai 17. Ses deux ailes brisées traînent sur le sol, comme une cape de magicien mal rémunéré. L’oiseau serait à plaindre si le choc ne l’avait pas doté d’un don de double vue simplement fantastique, qui l’a rendu célèbre et fait oublié son handicap. On vient des cinq boroughs se faire éclairer la lanterne. Et il ne faillit jamais.
Les chats ne croient pas aux voyants et à toutes ces fadaises de prévisions à très long terme. Peut-être y sont-ils plus sensibles lors de leur neuvième et ultime vie ? Possible. Mais ce n’est pas le cas de Paddy qui en comptabilise trois au compteur. Alors lorsque Brody Morgensheimer l’aborde et lui parle bille en tête de sa fameuse liste, il est bluffé.
J’apprécie que tu m’aies placé à la fin de ta liste, lui dit le goéland en regardant fixement vers Brooklyn. Mais tu ne m’en dévoreras pas moins. La faim ne te laissera guère d’alternative. Hélas, il y fort à parier que ce repas te reste sur l’estomac. Car tu es un brave. Et je crains que le remord ne te ronge jusqu’à ta dernière naissance. D’un autre côté, les braves vivent au paradis et je m’étonne que tu ne l’aies pas suivi lors de son déménagement dans le Bronx. Aussi, parce que ta vie mérite autant d’être sauvée que la mienne, je t’en donne l’adresse.
Brody la lui chuchote à l’oreille, car certaines choses ne s’ébruitent pas et Paddy Smith part sur le champ rejoindre le paradis qu’il n’aurait jamais du quitter. Trente sept jours lui furent nécessaires pour atteindre le nouveau Fulton Market. Et on le laissa errer durant ses six longues existences dans l’impressionnant bâtiment, sans jamais l’en chasser. Car chacun sait que s’il y a des assassinés au paradis, il n’y a guère d’assassins.
Chaque jour la chaise apparaissait sur le trottoir. Sans que l’on ait vu quiconque l’y déposer. Calée contre le mur à gauche de l’entrée. En bois de chêne d’après ce qu’en disaient certains, avec un motif gravé sur le dossier. Indéchiffrable à cause de l’usure. Mais tous avaient leur idée. Les Arckman y voyaient des lys entremêlés. Les Blagminster, une espèce d’oiseau à long cou. Chez les Blagminster, on ne s’embarrassait pas de mots inutiles. Jamais on ne précisait une cigogne, une aigrette ou un héron. Une espèce d’oiseau faisait l’affaire. Concernant les humains, on disait les autres, en effectuant un geste circulaire ou cette espèce de con de Roger Mandson, par exemple, quand on voulait être plus précis.
Immanquablement, la chaise disparaissait à la nuit tombée et réapparaissait à l’aube. Et nul ne savait dire depuis quand ça
durait.
Ce qui était étrange c’est que personne ne s’asseyait jamais dessus. Passant, enfant, touriste éreinté par de
longues heures de marche. Par inadvertance, par ignorance, par besoin absolu de repos, ça n’arrivait jamais. Elle restait vide du levant jusqu’au couchant. Quand aux résidents de l’immeuble, ils
ne s’y risquaient même pas. Car à la longue, ils finirent par penser à un phénomène surnaturel. A New York ce genre de choses
arrivait tous les jours. Les exemples étaient nombreux. On finit par ne plus la voir.
Jusqu’à
ce que Lisa Arckman aperçoive une femme assise dessus. Il était aux environs de cinq heures du matin, elle rentrait de son travail. Elle avait garée sa voiture plus bas dans la rue et marchait en
cherchant ses clés d’appartement dans son sac quand elle entendit un craquement. Il s’était produit quand la femme avait pris place sur la chaise. Elle n’osait plus faire un pas et resta plantée
là au milieu du trottoir en essayant de n’émettre aucun bruit. Ce fut en vain car la femme tourna la tête dans sa direction et ne la lâcha plus du regard. Lisa avança alors jusqu’à elle en
essayant de ne pas penser à toutes les histoires qu’elle avait entendu. Quand elle fut proche de l’inconnue, elles lui semblèrent toutes aussi infantiles les unes que les autres. Ça n’était
qu’une vieille femme qui profitait de l’heure matinale. Son visage était marqué de rides profondes, comme s’il avait été exposé longuement au vent,
au froid. Des yeux sombres, presque clos tentaient de percer au travers de cette peau tannée. Sa main gauche pianotait sur sa cuisse, où elle était posée, et ce geste vif était en contradiction
avec l’ensemble de son corps qui semblait voué à la raideur et à l’immobilité.
Lisa Arckman chercha au fond d’elle le ton et les mots qui conviennent aux rencontres fortuites. Elle se contenta d’un bonjour auquel la vieille répondit en levant le bras. Le geste paraissant amical, Lisa entama la conversation.
- Et bien, on faisait bien des histoires pour pas grand-chose ! Si vous saviez tout ce qu’on raconte sur vous… Enfin sur votre chaise !
- Ha ? répondit simplement la vieille.
- Il n’y a que la Mort en personne que l’on n’a pas assise dessus.
- On pourrait s’en étonner, répondit l’inconnue promptement.
- Un oubli, sans doute. Mais tous les autres y sont passés. Fantômes, vampires… Tout l’au-delà. Et même le Diable en personne…
- Le Diable n’a que faire d’une chaise. Il n’a guère besoin de repos.
Lisa s’inquiéta de ne pas percevoir de dérision dans le ton qu’employait l’inconnue. Elle était sérieuse. Soudainement prise d’angoisse, elle prit rapidement congé.
- Je dois aller dormir, dit-elle. J’ai été heureuse de vous rencontrer. On se reverra peut-être.
- On se reverra sûrement ! répondit la vieille.
Un homme se
détachait de l’attroupement qui s’était formé à l’angle de la 8e avenue et de la 35e rue, quand les camions de pompiers et les ambulances arrivèrent. Pas qu’il en fut distant, mais son attitude laissait penser qu’il était différent des autres passants, qu’il le
savait et que par une forme d’honneur misérable, il gardait son rang. Je m’approchais de lui parce qu’il ressemblait à mon père et que mon père était mort depuis peu. Je caressais le chien couché
à ses pieds.
Il y avait un gars qui vivait dans cette cave depuis plus de vingt ans, me dit l’homme en tirant sur la laisse pour que je cesse d’importuner l’animal. Il avait découvert l’endroit par hasard en ouvrant une porte dérobée, alors qu’il était entré dans l’immeuble pour s’abriter de la pluie. Il fallait encore descendre un escalier métallique de trente-cinq marches avant de pénétrer dans la pièce. Comme elle ne possédait pas de fenêtre, il en dessina trois pour rendre les choses supportables. La première donnait sur la 35e. On y apercevait, grossièrement reproduit, les entrées de services de l’hôtel New Yorker. La deuxième s’ouvrait sur l’Atlantique. Un océan émeraude et rouge à cause de la pointe des phares qui se reflétaient sur l’eau. La vue de la troisième était obstruée par des volets clos. Le chien du gars dormait toujours sous la fenêtre de la rue. Et quelquefois, il lui arrivait de regarder au travers. Debout sur ses pattes arrière, il semblait suivre du regard des objets ou des êtres en mouvement.
L’homme se tut quand une épaisse fumée brune mêlée de gris s’échappa d’un soupirail. Je le perdis de vue lorsqu’un moment après les pompiers sortirent de l’immeuble. Ceux qui étaient postés devant les camions depuis le début de l’intervention, abandonnèrent leur attitude immobile et héroïque de porteurs de hache et s’activèrent pour le départ.
J’attendis que plus rien ne subsistât de l’évènement pour pénétrer dans l’immeuble. La porte dérobée, l’escalier métallique, la cave en contrebas éclairée pauvrement par la fente du soupirail, et enfin les trompe-l’œil. Ils étaient partiellement endommagés par les flammes, mais je reconnus sans mal la fenêtre donnant sur la rue ainsi que celle donnant sur l’océan. Quant à la troisième, ses volets n’étaient pas clos. Elle s’ouvrait largement sur les allées d’un cimetière. L’homme s’était trompé.
Ce que vous dites