Les Demoiselles de NYC

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Intrepid

Mardi 20 décembre 2005 2 20 /12 /2005 23:55
Il portait un Jean Calvin Klein et un tee-shirt du Fire department. Des Converse montantes noires délavées qu’il pliait jusqu’au bas de ses chevilles et laçait selon un rituel complexe.
Dès qu’ils furent dehors, il lui lâcha la taille et attrapa un Zippo dans sa poche, qu’il faisait aller et venir dans ses paumes. Elle compta cinq couleurs sur ses mains, blanc, rose, bleu sur le parcours des veines et vaguement orangé sur la saillie des phalanges.
Ils longèrent la 34 ième en direction de l’Hudson. Le bas de la rue était désert, mais il persistait des traces de la mouvance nocturne, près des entrées de clubs.
Elle décida qu’à hauteur du Jacob K. Javits Convention Center, elle observerait leur image dans les vitres fumées, pour se faire une idée. Elle ne savait pas si ça serait possible. Ça dépendrait de la direction du soleil et de l’opacité des plaques de verre. Mais elle fut distraite par le policier qui en gardait l’entrée.
Devant le Sea Air and Space Museum, il lui parla de la Silver Star que son père avait obtenu au Vietnam.
Elle comprit son cheminement de pensée lorsqu’il rajouta, en désignant du menton les lettres formant le nom Intrepid sur la proue du porte-avion :
- Mais moi, je l’ai pas connu ce type-là.
Ça pouvait avoir plusieurs sens, elle ne demanda pas de précision.
Après un silence, il lui expliqua les catapultages et les appontages, puis lui dit que la démesure des bâtiments n’apparaît que sur les quais ou dans les bassins de radoub. En mer, c’était une autre histoire. L’invulnérabilité, c’était une croyance d’architecte naval. Une connerie, quoi !
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Intrepid
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Lundi 26 décembre 2005 1 26 /12 /2005 16:29
- La Silver Star, c’est des conneries ! dit-il, une fois qu’ils furent installés dans le taxi. Enfin, c’est sûrement des conneries, parce que j’en ai jamais vu la couleur.
Il mit son bras au-dessus de ses épaules, mais c’était pour avoir une meilleure assise. Elle pensa que ça pouvait faire illusion. Depuis l’Intrepid, il n’avait pas ouvert la bouche et ce qu’elle avait pu lui raconter pour passer le temps ne l’avait pas atteint. Il s’était contenté de marcher le long du quai, les mains dans les poches trop étroites de son Jean, donnant l’impression de se protéger du froid, alors que la température dépassait déjà les trente degrés.
- Peut-être que c’est juste un titre…répondit-elle. Tu sais, un courrier du ministère de la défense... Une espèce de décoration virtuelle…
Le foutu besoin des femmes de consoler, d’apaiser, alors que l’on veut juste, par des mots, vérifier le niveau de notre rage et l’écouter se répandre en nous. Cette façon qu’elles ont de proférer des inepties avec tellement d’aplomb et de réalisme. Et cette voix qu’elles prennent, droite et sans tremblement pour nous bluffer.
Il la dévisagea longuement. Avec plus d’insistance encore, lorsqu’il se rendit compte que cette observation la mettait mal à l’aise. Elle rougit, se tordit les doigts dans un geste nerveux et éloigna discrètement sa jambe de la sienne. Il fut soulagé de sa gêne et put passer à autre chose, comme se pencher sur l’eau et suivre du regard les ondes transversales que rejetaient les flancs des ferry et qui allaient mourir sous les plafonds des quais.
Pour elle, c’était la fin de l’histoire. Et ça devenait pénible, à cause de l’obligation de la rivière.
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Intrepid
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Mardi 10 janvier 2006 2 10 /01 /2006 19:58
- Tu te rappelles ? lui demanda-t’il laconiquement, alors que le taxi amorçait un virage pour se mettre dans l’axe du Financial Center.
Elle espérait qu’il ne parle pas du Onze Septembre. Malgré elle, elle tourna la tête vers l’emplacement du World Trade. Il y avait un trou dans l’air. Une béance, une absence. Les mots ne manquaient pas. Il fallait être New Yorkais pour se cogner encore aux façades de verre et de métal. Il fallait être idiot pour poser une question telle que :  Tu te rappelles ?
Elle avait une théorie sur la mémoire depuis les évènements. Une théorie sur l’imprégnation, une autre sur la passivité. Mais jamais elle n’en aurait parlé en termes de souvenir. Quelque chose l’en empêchait. Les mois d’après, elle protégea ses propres souvenirs du pourrissement en les notant le plus clairement possible dans des carnets.  Au fur et à mesure, elle rajoutait des détails dans la marge. Il fallait être très précis. Bientôt, la chair, les os, l’esprit, tout se gangrènerait. Il ne resterait que le bruit de la chute des corps et des éléments de construction.
- Ce jour-là, je me suis réfugiée à Trinity, dit-elle soudain, en le regrettant aussitôt.
Il lui entoura l’épaule de son bras, mais cette fois cela avait un sens, ça remplaçait maladroitement les mots qu’il ne possédait pas. Elle se dégagea brutalement. Et secoua la tête en fronçant tristement les sourcils.
Alors que le taxi atteignait le Yacht Club, elle se leva pour se laisser porter par les secousses des manœuvres. Lui ne bougea pas. Les bras ballants entre les cuisses, il fredonnait pour se donner une contenance. Il la surveillait du coin de l’œil, le ventre serré par une impatience retenue.
- J’étais en Irak ! lui lança-t’il, alors qu’elle se préparait à débarquer.
- Et alors, répondit-elle en se retournant vers lui, ça change quoi ?
Ça n’est qu’une fois à terre qu’elle comprit ce qu’il avait voulu dire. Décidément, tout allait à l’envers.
Il décida de poursuivre jusqu’à Battery Park. Il la regarda s’éloigner. Elle avait une grâce qu’il n’avait pas distinguée jusque-là. Elle marchait en tendant le corps vers l’avant, comme lorsque l’on sort de l’océan, pour s’égoutter.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Intrepid
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