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Paperblog

Le boxeur

Dimanche 2 mai 2010 7 02 /05 /Mai /2010 16:46

New York-copie-1Dans la pénombre, je ne voyais qu’une partie de son visage. Elle m’apparaissait toutes les six secondes éclairée par la lumière multicolore des lettres d’un néon.  Son œil gauche me fixait. L’autre aussi sans doute. Un seul suffisait à m’émouvoir. Il me serrait le poignet. Quelquefois avec force, puis faiblement. Il parlait une langue étrangère. Mais dans l’état où il était, ça pouvait tout aussi bien  être un langage incohérent.  Je ne pouvais pas distinguer. Il allait mourir.  Les secours ne se déplaçaient pas dans ce quartier. Il en prit son parti et s’installa plus confortablement, le dos calé au mur. Je découvris son visage, maintenant éclairé. Et le reste de son corps. Sa peau était grêlée. Ses lèvres épaisses et pâles. Il portait un bracelet de laine au poignet. Trois couleurs.  Et une croix en métal autour du cou.  

Je m’adossais à mon tour et lui montrais l’empreinte d’un géant sur la chaussée.

J’arrive pas à croire que tu me fasses ce coup-là. T’es bien qu’un connard de portoricain ! Les géants n’existent pas.

A certains moments tout existe.

Des moments comme celui-là ?

Oui.

Parce que je vais crever ?

Oui.

Une pensée rapide attrista son regard, puis il haussa les épaules et émit un son sifflant.

C’est juste une ornière, un géant aurait laissé des empreintes jusqu’au bout de la ruelle. Jusqu’au bout de son périple.

Possible...

Sûr.

Je ne fus pas étonné qu’il utilise un mot tel que périple. Ni qu’il parvienne à croire en l’existence des géants.

Le jour allait se lever. Il s’endormit finalement, la tête sur mon torse. Ses cheveux sentaient le poil de chat, la cigarette et Bois Noir. Je les caressais un moment et je mourais aussi.

 

New York, 1989.

Par Ann F Border - Publié dans : Le boxeur - Communauté : New York City Art
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Samedi 18 juillet 2009 6 18 /07 /Juil /2009 19:25

Le boxeur pense au jour d’avant avec difficulté.  Il s’en souvient à peine. Comme si le temps calculait les heures avec des mesures de distance aléatoires. Le soleil avait chauffé sa nuque alors qu’il marchait vers le centre. Est-ce que c’est possible ? Ou est-ce le souvenir d’un autre jour ? Il avait croisé une femme qui partait pour le Maine. Elle lui avait parlé devant la gare centrale et la fumée de leur gobelet de café s’était mêlée un instant.  Elle prononça Maine d’une voix pleine de bonheur. Les autres mots avec tristesse. Son timbre était teinté de gris.  Je ne sais pas si c’est une bonne idée, lui dit-elle. A cause de la saison. Et je n’ai jamais quitté New York. Mais je dois le faire à présent. Il lui sourit comme pour lui signifier qu’il lisait dans ses pensées. Elle lui sourit en retour et lui attrapa le bras. Pensez-vous que j’aie raison ? Non, lui répondit-il en se dégageant lentement. New York n’a pas d’équivalent. Elle but bruyamment sa dernière gorgée de café et s’en excusa. Il songea qu’elle avait l’âge pour la Floride. Pourquoi partir ? lui demanda-t-il. Je n’ai pas de réponse.

Mais elle n’était plus sûre de devoir le faire maintenant qu’il était près d’elle. Il s’était parfaitement calé dans son univers. Et tout devenait différent. Il y a des trains chaque jour, plusieurs fois par jour pour le Maine, dit-elle timidement.  

Elle lui serra de nouveau le bras. Comme la première fois, le geste n’avait pas de sens. Ils se tenaient là, liés par une attitude disharmonieuse et le boxeur en éprouva une grande gêne. Il observa la main qui l’enserrait. Les veines apparentes sur la peau fine ne laissaient rien paraitre du courant sanguin qui les traversait. Comme toujours. Il aurait aimé entendre un bruit de rivière à peine perceptible, voir le flux se presser vers le cœur en ondulant sous la chair. Tout aurait un autre sens, pensa-t-il, si les mécanismes étaient apparents. On se protègerait mieux. Mais ce qui nous appartient nous est inaccessible et inconnu. Il énonça cette dernière pensée à voix haute et la femme retira sa main avec une fausse lenteur.

Je suis née dans le Maine, dit-elle. Ce voyage est un retour aux sources. Puis elle jeta son gobelet dans le caniveau, lui fit un mouvement d’adieu malhabile et entra dans la gare.

Quand on la retrouva, trois jours plus tard, gisant dans une benne de la 42e est, ses mains étaient tailladées et elle portait l’énigmatique inscription il n’y a pas de sources sur le front.

New York, 1989

Par Ann F Border - Publié dans : Le boxeur - Communauté : New York City Art
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Samedi 22 mars 2008 6 22 /03 /Mars /2008 18:58

Elle alla s’isoler un moment dans les toilettes, après que la fille fut partie. En se regardant dans le miroir, elle remarqua que ses yeux la fuyaient. Ses propres yeux. Elle se cala contre la paroi carrelée, et resta immobile quelques secondes. Après quoi, elle reproduisit chacun des gestes de la fille, pour tenter de comprendre sa fuite. A sa manière, elle écarta les cheveux de son visage, avec précaution, comme on dégage les feuilles mortes des fleurs naissantes. Puis elle imita son sourire. Un  étrange sourire qui s’était perdu dans une expression de tristesse. Mais elle ne le déchiffra pas, et son regard se brouilla finalement.  Enfin, elle donna un baiser au reflet de ses lèvres et recula brusquement, comme l’avait fait la fille, sans raison apparente. Alors qu’elle, avait été surprise par la dureté et la froideur du verre.

Lorsque l’homme entra, elle ne s’en offusqua pas. Gênée qu’il ait pu apercevoir son baiser solitaire, elle fit profil bas. Aussi, elle fut frappée par sa ressemblance avec la fille. Ses traits étaient aussi fins et lisse et la couleur de ses yeux, à l’identique,  paraissait indéfinissable, car elle variait selon les éclairages.  Il se lava longuement les mains, puis se recoiffa rapidement. Ses gestes élégants contrastaient avec son allure de banlieusard. Le Queens, peut-être. Elle convint que sa beauté était supérieure. Et bien qu’elle ne le désirât pas, elle n’en était pas moins troublée. Un de ces moments où l’on se sentait uni à un étranger sans comprendre le sens de ce lien.  Ça ne durait que quelques minutes, en général. L’attraction terrestre prisonnière dans dix mètres carrés, et le monde inexistant, tout comme le souvenir de sa propre vie.

Tu n’es pas taillée pour ces amours-là, lui dit le boxeur en fixant son reflet  dans le miroir. Puis, il quitta la pièce. Le lien se brisa net et elle s’en voulut de croire à ce genre de conneries mystiques.

Quand on la retrouva, deux jours plus tard, dans une benne du New Yorker Hotel, elle avait un trou dans le cœur et l’énigmatique phrase, ni pour celles-là, était inscrite sur son front.


New York, décembre 2008

Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Dimanche 2 mars 2008 7 02 /03 /Mars /2008 18:06
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Une sacrée pute, cette Annabel Chester ! Fallait la voir courir vers le centre pour arnaquer les tocards, à la tombée de la nuit, avec ses fringues et sa quincaillerie contrefaites. Dans le quartier, on lui donnait pas plus d’une jeunesse à vivre. Elle était frêle comme une fleur d’ombre. Il se disait qu’un truc la rongeait. Jack, peut-être, ou cette saloperie de sida.
Fallait la voir tracer à travers le parc, sans se retourner. Rien qui l’effrayait. Ni les ombres monstrueuses des grands chênes, ni les pas qui crissaient dans l’allée. Pourquoi elle aurait eu peur ? Elle avait la mort avec elle. Et quoi, y avait bien que la nuit qu’elle pouvait leurrer son monde. Dans les clubs, elle s’accrochait aux flaques de lumières tamisées. Son visage paraissait bleu pâle, quelquefois, orange ou rose et les paillettes de ses joues illuminaient son regard, sans quoi, les tocards n’auraient pas été dupes. Deux fois par heure, elle palpait les billets dans son sac et quand ça suffisait, elle traversait le parc dans l’autre sens, en chancelant un peu.
Quand on la retrouva sous l’eau gelée du Conservatory Water, elle avait un trou dans le cœur et personne ne sut expliquer comment son assassin l’avait déposé là, car, nulle part, la glace n’était brisée. 
 
New York, décembre 2008
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Mercredi 2 mai 2007 3 02 /05 /Mai /2007 12:04
La fille marchait depuis plus d'une heure quand elle aperçut le Portoricain. Il déboula de la ruelle, juste devant elle et tenta d'adapter son pas à celui de la foule. Malgré ses efforts, il n'y parvint pas. À cause d'une respiration difficile. Elle s'en aperçut plus tard, alors qu'il s'arrêta pour reprendre son souffle. La tête en l'air pour s'émerger d'un liquide étouffant. Elle connaissait cela.
Lui, la maladie ne l'avait pas pris en traître. Il en souffrait déjà, bien avant qu'elle ne soit visible, bien avant qu'elle n'existe et que l'on étudie sa superbe carapace guerrière au microscope électronique à balayage. Elle ne le surprit pas. Un corps combattait-il jamais une âme sombre ?
Il craint, un moment, de trop s'attacher, en désespoir de cause, aux extérieurs animés. Il n'en fit rien. Quoiqu'il ne fuît plus Times Square comme avant, y passant d e longues heures à s'emplir d'électricité et d'haleine humaine.
À part qu'aujourd'hui, il ne souffrait pas, ou ne souffrait plus. Pas encore atteint ou définitivement anéanti par la maladie. Qui le savait ? Lui-même ne se souvenait pas de grand-chose.
Il avait vu la fille en quittant la ruelle. Son visage, d'abord. Des traits enfermés dans la chair, distendus par les excès alimentaires. Sa bouche était étrangement étroite. Une tueuse discrète, songea-t-il. Des lèvres sournoises qui s'ouvraient en faisant des manières, à coup sûr, pour engloutir des quantités effrayantes de nourriture. Puis il détailla son corps. Lourd et lent. Une saloperie de croix à porter.
Sans orgueil, il sut qu'elle le suivrait à distance. C'était toujours comme ça. Il lui ménagea des pauses, en simulant l'essoufflement. Elle ne fut pas surprise. Elle faisait ça tout le temps. Et elle remercia Dieu que le Portoricain fut si mal-en-point. Ses arrêts lui permettaient de le contempler plus longuement.  Que pouvait-elle espérer d'autre, de toute façon ? Sûr que s'il s'était retourné, il ne l'aurait même pas remarqué. Sa masse la rendait invisible, la plupart du temps.
Mais quelque chose se passait. De l'ordre de la légèreté, du désir imminent, du sexe. En somme, elle ne pouvait s'en détacher.
Quand on la retrouva, quatorze jours, plus tard, dans une benne de Morton Street, ses lèvres étaient cousues et ses yeux grands ouverts semblaient fixer un point devant eux, sans frayeur.
 
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Mercredi 14 février 2007 3 14 /02 /Fév /2007 16:01

Elle portait des vêtements sombres, pas toujours noirs. De fait, la pâleur de son visage semblait plus lumineuse. Mais ça ne voulait rien dire, d'optimiste s'entend. La lumière accroche n'importe quoi. Même le flanc des bâtiments concentrationnaires.

C'était un jour pourri. Un de ceux où elle ne pouvait se décider de vivre vraiment. Une boule comme un poing dans l'estomac et les pieds plombés. Le moment pour accomplir les choses interdites, par la peur, s'entend. Rejoindre le mouvement de la foule et voir où il menait, cette fois-ci.  

Elle marchait rapidement malgré la vieillesse, plus vite qu'il n'aurait fallu et sûrement pas de la bonne manière. Il n'y avait rien à faire, le déplacement restait une épreuve.  Les souvenirs n'allaient pas tarder à rappliquer. La fumée sortant de la gueule des chiens, les planches goudronnées des wagons, cette horrible collection de regards…Et cette étrange seconde lorsque l'on est poussé hors du train.

Quand le boxeur lui attrapa le bras, pour l'aider à traverser, elle le regarda à peine. Il ne lui avait pas demandé son avis, mais elle ne le repoussa pas, car il arrivait à temps.

- Ce carrefour est dangereux, se justifia-t-il.

- À mon âge, le seul danger, c'est de posséder une mémoire intacte.

Ce gamin était probablement le seul habitant de Manhattan qui ne se préoccuperait jamais de son sort et elle l'effrayait avec des inepties de vieillard sénile. Dieu merci ! il ne broncha pas.  Une légère pression sur son bras, sans plus.

La chaleur de la main du Portoricain traversait l'étoffe, pourtant épaisse, de sa veste. Pas comme une arme blanche. Mais c'était douloureux, tout de même. Une douleur délicieuse. Un délice douloureux. Elle ne savait le dire. Une réminiscence. Un autre homme, un ailleurs, un autre temps. Tout ça était tellement banal. Pas un mot, une odeur, une couleur du ciel, qui ne ramenait au passé. La vie ne défilait pas. Elle s'enroulait autour d'elle-même. Les bonnes et les mauvaises heures se mélangeaient et c'était ça le pire. Plus de discernement.

- On est arrivé, dit le boxeur.

- Je le crois aussi, répondit-elle.

Lorsqu'il lâcha son étreinte, elle fut parcourue de frissons au point de contact.  Il lui sourit légèrement et s'éloigna. Elle l'observa jusqu'à ce que son corps fût avalé par la foule. Pourquoi en aurait-il été autrement ?

Le lendemain et les jours suivants, le Portoricain revint sur les lieux où il l'avait rencontré. Mais il ne la revit plus. Il regretta de ne pas l'avoir sauvé et savait exactement ce qu'il aurait dû faire. Une légère entaille au niveau de la nuque pour que la vie s'échappe d'elle dans le bon ordre. Il lui aurait tenu longuement la main. Et son amour angélique aurait empli son corps d'une bien meilleure matière que le sang.

Longtemps, il fut hanté par les images qu'elle avait, malgré elle, instillé dans son âme. Il se jura de ne plus jamais défaillir.

 

 New York, 1989.

Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Mardi 21 novembre 2006 2 21 /11 /Nov /2006 20:34
Il avait passé la nuit avec une prostituée. Une pure fille du Bronx. 16 ou 17 ans. Bizarrement clean. Elle utilisait des mots orduriers pour se donner confiance et mâchait du chewing gum comme une pute de cinéma. Il ne la baisa pas. D’autres s’en chargeraient. C’était à regretter, mais que pouvait-il faire ?
Dans la chambre, quand elle comprit qu’il ne se passerait rien, elle se planta près de la fenêtre. La lumière orangée d’un néon publicitaire lui faisait une peau de métal précieux. Une statue d’or. Assis sur le rebord du lit, le boxeur se détourna d’elle, jusqu’à ce qu’elle oublie sa présence et que son visage redevienne celui d’une enfant. Ça ne prit pas tellement de temps. Quelques minutes seulement.
La nuit était bien engagée. Et bien que le Portoricain fut un peu effrayant, elle espérait qu’il ne parte pas trop vite. Toutes les demi-heures, il posait un billet de vingt dollars sur la table de chevet. C’était un ange qui lui offrait un répit.
La lumière terne de l’aube entra dans la pièce, et ôta, peu à peu, la matière aurifère du corps de la fille, le boxeur disparut en même temps que l’enchantement.
Plus tard, il se rendit au World Trade Center, comme toujours après une nuit éprouvante. Dans le hall d’une des Twin Towers, il vit une femme trébucher. Elle se releva en souriant et affirma, à ceux qui étaient accourus, que tout allait bien. Elle frotta son poignet droit et remua les doigts comme un pianiste. Ses mains étaient courtes et mal entretenues. Mais elles se déplaçaient dans l’espace avec un raffinement sans égal. Ondulant légèrement, écartant l’air avec délicatesse.
La femme lança de rapides regards autour d’elle pour s’assurer que plus personne ne l’observait et se dirigea vers le nord. Le boxeur la suivit à distance. Il devina sa solitude à la façon dont elle marchait. Le corps vers l’intérieur, la tête faiblement penchée sur le côté. Aussi,  quoiqu’elle ait sûrement plus de cinquante ans, son visage était lisse. Habitué au silence, à l’absence de mouvements, aux monologues, aux jouissances sans cris.
Le Portoricain ne l’aborderait pas.
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, dans une benne de l’avenue C, de fines entailles parcouraient son visage et sa poitrine était ouverte sur un cœur exsangue.
 
New York, 1989.
 
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Samedi 21 octobre 2006 6 21 /10 /Oct /2006 18:20
Il avait acheté cette montre le matin même dans une boutique de Times Square. C’était sa première. Il la détestait déjà. Une montre digitale multifonction avec des chiffres énormes, un rétro éclairage orange et un monstrueux bracelet en caoutchouc noir. 
C’était à cause de la fille. Coréenne ou chinoise, qu’est-ce qu’il en savait. Il l’avait aperçu alors qu’elle rangeait des cartes postales dans un présentoir sur le trottoir. 1 Dollar les dix, tu parles d’un deal ! Elles dataient des années soixante-dix.
Sa peau était pâle et de longs cheveux bruns coulaient le long de son visage comme une cascade d’encre. Elle était faite d’ombres et de lumière plus que n’importe qui d’autre. Il songea à un croquis au fusain.
Parce qu’il la matait avec insistance, elle l’interrogea du regard en fronçant les sourcils et, en vitesse, il lui désigna les montres dans la vitrine.
- Japonaise technologie…Bonne qualité, dit-elle en le poussant vers l’intérieur.
Elle n’était pas souriante. Pourquoi l’aurait-elle été ? Le cash glissait des mains des crétins jusque dans les siennes 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
Elle disposa devant le portoricain quelques modèles et se mit à tapoter le verre du comptoir, histoire de matérialiser les secondes qui passent.
Il choisit la plus chère pour la contenter. Effectivement, une ombre se gomma de son visage, mais elle ne sourit pas pour autant.
Il exécrait le désordre. C’était plus fort que lui. Chaque chose à place. Un esprit vénal dans un corps angélique, c’était un vrai bordel !
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, dans une benne du Lower East Side, une balle dans la tête, un flic utilisa cette vieille expression pour décrire sa blessure : fuite d’âme.
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Dimanche 1 octobre 2006 7 01 /10 /Oct /2006 16:16
Elle était veuve. Cette annonce déplut au boxeur. Les veuves, celles qui avaient aimé, vivaient sur la rive des anges, comme il disait. Rien à en tirer. Leurs yeux regardaient loin derrière vous et leurs mains tripotaient des objets inconsciemment. Elles souriaient de la même façon, par distraction, ou parce qu’un souvenir remontait brusquement à la surface. Pour elles, vous n’existiez pas.
Elles avaient rejeté votre odeur, à peine les aviez-vous frôlés, parce qu’elles s’endormaient, chaque nuit, le nez dans une veste de sport pleine de la transpiration du mort. Ça faisait froid dans le dos.
Elles flottaient, à cause de la chimie et de leur manque d’amarre terrestre, maintenues dans l’air par l’attraction angélique.
- Quand ceux qui nous quittent nous hantent, en fin de compte, ils ne nous quittent plus jamais, dit le boxeur, tant pour rassurer la fille que l’esprit qui l’accompagnait.
Elle commençait à le trouver bizarre. Parce qu’elle n’était pas new-yorkaise. Dans l’Oklahoma, on n’abordait pas de tels sujets sous cet angle. Les hommes de rencontre se contentaient de phrases de consolation et de mines de circonstance. Ensuite, ils balayaient machinalement quelques miettes de la table et parlaient d’avenir. Et même si immanquablement, elle s’esquivait lorsqu’ils agissaient ainsi, elle comprenait leur attitude.
Le Portoricain était différent. Il n’avait aucune intention de faire table rase de sa vie d’avant par quelques gestes explicites. Mais new-yorkais ou pas, il fallait qu’il soit sacrément dérangé pour dire des choses pareilles. Et même si c’était vrai qu’elle vivait avec un fantôme, c’était pour un temps donné. C’était rationnel et ça regardait personne !
Le visage de la fille se transforma sous l’affluence de ses pensées et le boxeur cessa de trembler dès lors qu’elle perdît sa beauté. Il se leva et, sans mot dire, se dirigea vers la sortie.
110 Dollars, c’est le prix que lui avait coûté la soirée avec ce malade. Une semaine de loyer. En plus, ces fringues, elle les remettrait plus : trop colorées.
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, errant dans Times Square, elle était vivante,
mais avait perdu son esprit à jamais.
 
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Dimanche 30 juillet 2006 7 30 /07 /Juil /2006 13:18
- Tu crois à l’attraction ? lui demanda le boxeur en fixant un point  loin derrière son épaule.
Elle n’osa se retourner pour suivre son regard. Tout cela paraissait si fragile.
- Oui, répondit-elle, brutalement.
Par attraction, elle avait compris attirance, alors une affirmation massive s’imposait. Il n’y avait pas des tonnes de mecs qui s’intéressaient à elle. Il s’agissait de ne pas contredire celui-là. Surtout qu’il était à se damner.
Elle passa la main dans ses cheveux et tira sur son tee-shirt qui s’était recroquevillé au dessus du nombril. Combien de temps avant le sexe ? Qu’importe, elle serait patiente.
- Qu’est qu’il y a de tellement attirant en bas ? poursuivit le boxeur en s’agrippant au grillage anti-suicide.
Merde ! Il parlait de Newton, de la chute des corps. Tu parles d’un plan !
La chute des corps. En plus, elle détestait cette phrase. Pourquoi y avait-elle pensé ? C’était foutu maintenant. Elle venait de perdre le contrôle sur l’horloge. Elle était presque vieille et, soudain ça se voyait. Elle en était sûre. Tout son boulot journalier, minutieux et harassant pour faire illusion, cédait sous le poids d’une simple phrase, d’une sentence, d’un rappel. C’était foutu. Elle ne supporterait plus que des mains la touche. Un triste inventaire, ça ressemblerait à ça. Sale con de portoricain !
- Quoi ? cria-t-elle. D’où tu sors, pauvre taré, pour poser des questions pareils ?
C’est l’enfer en bas ! tout est attirant. Ça remue, ça chauffe, ça pue, ça se fout sur la gueule, ça baise, ça brasse du fric… C’est increvable. C’est tout ce qui compte.
Le boxeur la dévisagea. Elle n’était pas belle au point qu’il en tremble. Il tremblait pourtant, à cause de cette manie de ne jamais s’attacher à un ensemble. Ce qu’il advenait des corps était l’œuvre du temps, point barre. Le lieu, le milieu de naissance, les rencontres, les douleurs, les substances, les saisons, les bonnes et les mauvaises heures…
Seuls les détails le troublaient, en fait. Il portait un regard de femme sur les femmes. Non pas, comme elles, pour trouver chez l’autre de meilleurs ravages.
La persistance de la jeunesse. Il ne voyait que ça. Sur les lèvres, la nuque, les seins, le ventre, les mains…La vieillesse recouvrait bien leurs corps d’un voile de surface gris (c’est comme ça qu’il l’imaginait), mais elles combattaient des années durant et allaient mourir sans vieillir vraiment.
Dommage que celle-là ait ouvert sa grande gueule.
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, dans une benne de la 13e Est, on découvrit la phrase « par abandon » taillée, post-mortem, à la lame sur sa chair.
 
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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