Les Demoiselles de NYC

Les demoiselles de New York 

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Le boxeur

Lundi 8 mai 2006 1 08 /05 /2006 20:37
La journée s'annonçait ensoleillée. Elle n'en avait pas douté parce que les jours se suivent et se ressemblent, jusqu'au moment où un changement s'opère et qu'une nouvelle série de jours qui se ressemblent s'installe. C'était stupide. Mais c'est comme ça qu'elle voyait la vie quelquefois, modelée par la vox populi.
Il lui avait donné rendez-vous à l'entrée de l'Empire State. Quelle entrée? Le building en comptait cinq. Sur la 33e rue, la 5e avenue, la 34e rue…Elle ne se souvenait plus de ce qu'il lui avait dit. Elle attendrait sur la 5e, ça semblait plus logique.
La veille, chez Sbarro, il s'était assis en face d'elle en lui demandant la permission du regard. Puis il s'était penchée vers elle et avait chuchoté: "Je suis boxeur." Ensuite, il s'était contenté de lui sourire pendant un long moment, en mangeant rapidement et bruyamment. Mis en confiance par son silence, il lui énuméra les coups de son dernier combat gagnant. Remise, contre-attaque, parade chassée, feinte, esquive, parade bloquée. "Et puis, il faut s'y connaître en anatomie pour viser les organes sensibles". Il entra sa tête dans les épaules, la balança de gauche à droite, les poings serrés, en défend, au niveau du front. Elle s'en foutait de ces explications techniques et n'essayait même pas de lui montrer le contraire. Elle avait juste décidé de coucher avec lui.
Plus tard, dans la rue, alors qu'il la raccompagnait chez elle, il  fit une démonstration de son jeu de jambes, comme le font les acteurs dans les films ou les losers deviennent des champions. Au pied de son immeuble, il prétexta l'approche d'un match capital et s'éclipsa, sans l'embrasser, ni la remercier pour la soirée. Il lui donna rendez-vous le lendemain, à l'Empire et c'est tout. 
Il avait dix minutes de retard, elle ne savait pas quoi faire et se planta à l'angle de la 5e et de la 34e mais son champ d'observation n'était pas assez large. Son jean neuf lui serrait la taille et coupait, un peu, sa respiration. Il faut s'y connaître en anatomie pour séduire.
Elle tenta de se remémorer son visage. D'abord, il n'avait pas un nez de boxeur. Pas de bosse, ni d'os déplacé. Une arête bien droite fondant sur ses narines fortes de portoricain. Des yeux noirs logés dans des orbites larges. Une bouche épaisse, carminée, et des dents placées à la va-vite qui lui donnait un sourire inquiétant. Une fossette soulignant un menton carré. L'oreille gauche décollée: une habitude punitive parentale, certainement. Il n'avait pas un nez de boxeur. Qu'est-ce ça signifiait? Soit ça n'était pas un attaquant, soit il n'avait pas l'esprit suicidaire, ni hargne, ni envie de tuer…Mais une grande estime de lui-même, ça c'était sûr. Ses arcades étaient bien tuméfiées, mais bon! C'était la moindre des choses.
C'était une belle journée, elle s'en étonnait à présent. Parce que son désir avait disparu et que ça annonçait, normalement, une nouvelle série de jours.  Quand il arriva à sa hauteur, elle se jeta dans ses bras et il en fut surpris. Elle mit son poing fermé dans sa main, et il ne sut pas le saisir. Elle espérait que son attitude de femme grotesque le fasse fuir car elle voulait en finir avec cette histoire, mais il n'en fit rien. Du regard, il lui désigna la direction à prendre.
Quand on la retrouva, sept jours plus tard, dans une benne à ordures de la 8e, sa poitrine était ouverte. On trouva un aimant à la place du cœur et son cœur pourrissait dans sa main gauche contractée.
 
 
New York, 1989.
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Vendredi 19 mai 2006 5 19 /05 /2006 21:19
Dans l'ascenseur de l'Empire State, il ne l'avait vu que de dos. Mais il était si proche d'elle qu'il avait pu sentir son parfum. Miss Dior. Il connaissait la plupart des fragrances féminines, pour passer de longs moments chez Macy's à les étudier.  
Au 86e étage, sur la plate-forme, il ne l'aborda pas tout de suite et sortit le dernier de l'ascenseur. Ainsi, il la vit marcher et put se faire une idée plus précise. Une nuque fine, un dos musclé, peut-être un peu trop droit. Elle contrôlait sa démarche. Elle portait son sac à la manière de Diane Keaton. Il remarqua son hésitation quand à la direction à prendre. Elle semblait chercher l'endroit le plus désert. Il n'y en avait pas. Une bande de touristes, fiévreuse à l'idée de posséder enfin New-York, s'était emparée de tous les espaces libres, car d'ici, la cité ressemblait à une maquette d'architecte animée par un réseau de veines liquides ou mécaniques. Mais très vite, chacun réalisait que la hauteur ne rendait pas Manhattan accessible. Elle demeurait toujours majestueuse, incontrôlable, immodeste, interdite et sa violence montait en vagues sonores jusqu'aux  téléobjectifs inutilement dressés vers  elle.
- Je suis boxeur, murmura-t-il à l'oreille de la fille, après l'avoir rejoint près du grillage anti-suicide où elle s'était réfugiée.
Cet abord brutal ne la surpris pas. Ça n'était pas la première fois qu'un homme se présentait à elle par le truchement de sa profession. Le dernier en date avait été un avocat ayant longuement hésité entre la draguer ou en faire une cliente de son cabinet. Elle ne lui avait pas laissé le temps de trancher. Celui-là était boxeur. Bon!
- Depuis toujours… Je suis boxeur depuis toujours.
Elle eut un mouvement interrogatif. Peut-être un haussement d'épaules ou de sourcils.
- Oui, enfin…depuis que je sais qu'elles ne valent rien, poursuivit-il.
Il tendit les mains en avant. Les tourna paume contre terre, et les retourna plat contre terre, en laissant à la fille du temps pour les observer. Elles étaient petites mais paraissaient fortes et nerveuses, à cause de phalanges osseuses et de doigts larges. Elle ne put se faire un avis. Malgré leur taille, elles semblaient dangereuses. Par ailleurs, c'étaient presque des mains d'enfant.
- Y a qu'à les voir tenir un bouquin! Reprit-il. Elles savent pas quoi en foutre... Et dès qu'une femme me plait, elles tremblent comme les mains d'une vieille pédale lâchée dans le vestiaire du Yankee Stadium. Une putain de gonzesse! C'est à ça que je ressemble, à cause d'elles. C'est pour ça que je suis devenu un cogneur. Ces sales putes, elles sont justes bonnes à se faire massacrer!
Il regarda fixement ses poings fermés. C'était un malade. Un malade qui tabassait des pauvres types sur un ring pour bousiller des mains qui ne lui appartenaient pas.  
La fille sut qu'il avait oublié sa présence. Et elle songea que, peut-être, il ne l'avait même jamais remarqué. Il s'était seulement rapproché d'un corps, n'importe lequel, pour parler sans être entendu. L'endroit était idéal. La plupart de ceux qui étaient ici ne prononçaient  pas un mot d'anglais. Elle se trompait. Il l'avait observé, détaillé, reniflé, discerné, désiré, pénétré. Ses mains, les vraies, pas celles-là, l'avaient caressé longuement. Dorénavant, il pouvait parcourir sa géographie charnelle, sans qu'elle soupçonne la possibilité d'un tel voyage.
- Dans la boxe, c'est pas les coups qui comptent, dit-il soudain. C'est l'espace entre les coups, tu vois? C'est comme dans la vie. C'est pas parce que ça se calme que tu te sens mieux. Tu sais, le bonheur et toutes ces conneries… Mais tu peux respirer. Quelques minutes, tu peux respirer. C'est juste ça. Du temps gagné.
Puis il se détourna d'elle et mit ses mains dans les poches de son Dockers avant de rejoindre l'ascenseur.
Quand on la retrouva, trois jours plus tard dans une benne de l'avenue D, un sourire au couteau égayait son visage blanchi par la mort.
 
New-York, 1989.
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Lundi 3 juillet 2006 1 03 /07 /2006 17:15
- Un ange frappa à sa porte. Quand l'homme ouvrit, il ne vit pas que c'en était un.  Il vivait dans le Lower East Side depuis toujours, alors il ne savait pas à quoi ça ressemblait, les anges. Il avait cru d'abord que c'était les hommes de la compagnie. Il les attendait depuis un mois.  On racontait qu'ils récupéraient les indemnités compensatoires octroyées, autrefois, à ceux qui habitaient sur le passage du train. Il aurait crevé ces salopards, plutôt que de leur rembourser leur saleté de fric. Qu'est-ce qu'il leur devait ? Par deux fois, le El avait foutu le feu à l'appartement. La dernière fois, l'homme était tellement saoul, que sa jambe avait cramée jusqu'au genou avant qu'il s'en rende compte. Il s'était mis à boire pour trouver le sommeil et à cogner pour se calmer les nerfs. Toutes les deux minutes, le train transperçait son cerveau, comme un fer brûlant. Une indemnité compensatoire. Aujourd'hui il fallait la rendre. Les mecs de la compagnie n'avaient rien compris. Les pauvres types ne rendent jamais ce qu'on leur donne. Ils ne peuvent pas.
L'ange lui sourit. D'une drôle de manière. Comme un homme sourit aux femmes. Il ne le prit pas mal parce qu'il avait d'autres pensées.
Le boxeur interrompit son récit. Sous la table, il serra les poings et les détendit à plusieurs reprises, jusqu'à ce que ses mains ne tremblent plus. La fille pensa : "un ange passe." Il lui sourit furtivement, laissant apparaître ses dents mal rangées. La découverte de ce défaut la rassura. Jusque là, tout avait été trop parfait. Le portoricain était trop attirant, elle s'était trop vite laissé alpaguée, il paraissait trop fragile avec ce corps branlant. Dangereux, en somme. A présent, elle était d'un autre avis.
- l'ange déploya ses ailes pour que l'homme sache à qui il avait à faire, poursuivit le boxeur. Ça fit le bruit d'un drap que l'on secoue qui résonna longuement dans la cage d'escalier. "La mort ? demanda-t-il." L'ange fit non de la tête et lui tendit un ticket d'entrée pour l'Empire State Building. " L'envol, précisa-t-il, avant de lui redonner de son sourire de pédé." Puis il remballa sa mécanique divine et se tira comme il était venu.
Le lendemain, l'homme partit à l'aube. D'abord, Il embrassa sa femme et ses fils mais le regretta aussitôt. Dès qu'il posa ses lèvres sur leur peau, le remords brula sa chair comme un acide et la douleur ne cessa que lorsque son corps se disloqua sur le sol de la 34e. Des témoins rapportèrent qu'après qu'il ait sauté de l'esplanade de l'Empire, un bruit sec se fit entendre, comme celui d'un drap que le vent secoue avec violence.
- les anges ne font pas ce genre de choses ! protesta la fille.
- Les anges font des anges ! dit le boxeur, en se levant brutalement. 
Il jeta un billet de 10 dollars sur la table et se tira comme il était venu.
Quand on  la retrouva , trois jours plus tard, dans une benne de Stanton street, les bras liés dans le dos, certains songèrent à une position d'envol.
 
 
New-York, 1989.
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Dimanche 30 juillet 2006 7 30 /07 /2006 13:18
- Tu crois à l’attraction ? lui demanda le boxeur en fixant un point  loin derrière son épaule.
Elle n’osa se retourner pour suivre son regard. Tout cela paraissait si fragile.
- Oui, répondit-elle, brutalement.
Par attraction, elle avait compris attirance, alors une affirmation massive s’imposait. Il n’y avait pas des tonnes de mecs qui s’intéressaient à elle. Il s’agissait de ne pas contredire celui-là. Surtout qu’il était à se damner.
Elle passa la main dans ses cheveux et tira sur son tee-shirt qui s’était recroquevillé au dessus du nombril. Combien de temps avant le sexe ? Qu’importe, elle serait patiente.
- Qu’est qu’il y a de tellement attirant en bas ? poursuivit le boxeur en s’agrippant au grillage anti-suicide.
Merde ! Il parlait de Newton, de la chute des corps. Tu parles d’un plan !
La chute des corps. En plus, elle détestait cette phrase. Pourquoi y avait-elle pensé ? C’était foutu maintenant. Elle venait de perdre le contrôle sur l’horloge. Elle était presque vieille et, soudain ça se voyait. Elle en était sûre. Tout son boulot journalier, minutieux et harassant pour faire illusion, cédait sous le poids d’une simple phrase, d’une sentence, d’un rappel. C’était foutu. Elle ne supporterait plus que des mains la touche. Un triste inventaire, ça ressemblerait à ça. Sale con de portoricain !
- Quoi ? cria-t-elle. D’où tu sors, pauvre taré, pour poser des questions pareils ?
C’est l’enfer en bas ! tout est attirant. Ça remue, ça chauffe, ça pue, ça se fout sur la gueule, ça baise, ça brasse du fric… C’est increvable. C’est tout ce qui compte.
Le boxeur la dévisagea. Elle n’était pas belle au point qu’il en tremble. Il tremblait pourtant, à cause de cette manie de ne jamais s’attacher à un ensemble. Ce qu’il advenait des corps était l’œuvre du temps, point barre. Le lieu, le milieu de naissance, les rencontres, les douleurs, les substances, les saisons, les bonnes et les mauvaises heures…
Seuls les détails le troublaient, en fait. Il portait un regard de femme sur les femmes. Non pas, comme elles, pour trouver chez l’autre de meilleurs ravages.
La persistance de la jeunesse. Il ne voyait que ça. Sur les lèvres, la nuque, les seins, le ventre, les mains…La vieillesse recouvrait bien leurs corps d’un voile de surface gris (c’est comme ça qu’il l’imaginait), mais elles combattaient des années durant et allaient mourir sans vieillir vraiment.
Dommage que celle-là ait ouvert sa grande gueule.
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, dans une benne de la 13e Est, on découvrit la phrase « par abandon » taillée, post-mortem, à la lame sur sa chair.
 
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Dimanche 1 octobre 2006 7 01 /10 /2006 16:16
Elle était veuve. Cette annonce déplut au boxeur. Les veuves, celles qui avaient aimé, vivaient sur la rive des anges, comme il disait. Rien à en tirer. Leurs yeux regardaient loin derrière vous et leurs mains tripotaient des objets inconsciemment. Elles souriaient de la même façon, par distraction, ou parce qu’un souvenir remontait brusquement à la surface. Pour elles, vous n’existiez pas.
Elles avaient rejeté votre odeur, à peine les aviez-vous frôlés, parce qu’elles s’endormaient, chaque nuit, le nez dans une veste de sport pleine de la transpiration du mort. Ça faisait froid dans le dos.
Elles flottaient, à cause de la chimie et de leur manque d’amarre terrestre, maintenues dans l’air par l’attraction angélique.
- Quand ceux qui nous quittent nous hantent, en fin de compte, ils ne nous quittent plus jamais, dit le boxeur, tant pour rassurer la fille que l’esprit qui l’accompagnait.
Elle commençait à le trouver bizarre. Parce qu’elle n’était pas new-yorkaise. Dans l’Oklahoma, on n’abordait pas de tels sujets sous cet angle. Les hommes de rencontre se contentaient de phrases de consolation et de mines de circonstance. Ensuite, ils balayaient machinalement quelques miettes de la table et parlaient d’avenir. Et même si immanquablement, elle s’esquivait lorsqu’ils agissaient ainsi, elle comprenait leur attitude.
Le Portoricain était différent. Il n’avait aucune intention de faire table rase de sa vie d’avant par quelques gestes explicites. Mais new-yorkais ou pas, il fallait qu’il soit sacrément dérangé pour dire des choses pareilles. Et même si c’était vrai qu’elle vivait avec un fantôme, c’était pour un temps donné. C’était rationnel et ça regardait personne !
Le visage de la fille se transforma sous l’affluence de ses pensées et le boxeur cessa de trembler dès lors qu’elle perdît sa beauté. Il se leva et, sans mot dire, se dirigea vers la sortie.
110 Dollars, c’est le prix que lui avait coûté la soirée avec ce malade. Une semaine de loyer. En plus, ces fringues, elle les remettrait plus : trop colorées.
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, errant dans Times Square, elle était vivante,
mais avait perdu son esprit à jamais.
 
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Samedi 21 octobre 2006 6 21 /10 /2006 18:20
Il avait acheté cette montre le matin même dans une boutique de Times Square. C’était sa première. Il la détestait déjà. Une montre digitale multifonction avec des chiffres énormes, un rétro éclairage orange et un monstrueux bracelet en caoutchouc noir. 
C’était à cause de la fille. Coréenne ou chinoise, qu’est-ce qu’il en savait. Il l’avait aperçu alors qu’elle rangeait des cartes postales dans un présentoir sur le trottoir. 1 Dollar les dix, tu parles d’un deal ! Elles dataient des années soixante-dix.
Sa peau était pâle et de longs cheveux bruns coulaient le long de son visage comme une cascade d’encre. Elle était faite d’ombres et de lumière plus que n’importe qui d’autre. Il songea à un croquis au fusain.
Parce qu’il la matait avec insistance, elle l’interrogea du regard en fronçant les sourcils et, en vitesse, il lui désigna les montres dans la vitrine.
- Japonaise technologie…Bonne qualité, dit-elle en le poussant vers l’intérieur.
Elle n’était pas souriante. Pourquoi l’aurait-elle été ? Le cash glissait des mains des crétins jusque dans les siennes 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
Elle disposa devant le portoricain quelques modèles et se mit à tapoter le verre du comptoir, histoire de matérialiser les secondes qui passent.
Il choisit la plus chère pour la contenter. Effectivement, une ombre se gomma de son visage, mais elle ne sourit pas pour autant.
Il exécrait le désordre. C’était plus fort que lui. Chaque chose à place. Un esprit vénal dans un corps angélique, c’était un vrai bordel !
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, dans une benne du Lower East Side, une balle dans la tête, un flic utilisa cette vieille expression pour décrire sa blessure : fuite d’âme.
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Mardi 21 novembre 2006 2 21 /11 /2006 20:34
Il avait passé la nuit avec une prostituée. Une pure fille du Bronx. 16 ou 17 ans. Bizarrement clean. Elle utilisait des mots orduriers pour se donner confiance et mâchait du chewing gum comme une pute de cinéma. Il ne la baisa pas. D’autres s’en chargeraient. C’était à regretter, mais que pouvait-il faire ?
Dans la chambre, quand elle comprit qu’il ne se passerait rien, elle se planta près de la fenêtre. La lumière orangée d’un néon publicitaire lui faisait une peau de métal précieux. Une statue d’or. Assis sur le rebord du lit, le boxeur se détourna d’elle, jusqu’à ce qu’elle oublie sa présence et que son visage redevienne celui d’une enfant. Ça ne prit pas tellement de temps. Quelques minutes seulement.
La nuit était bien engagée. Et bien que le Portoricain fut un peu effrayant, elle espérait qu’il ne parte pas trop vite. Toutes les demi-heures, il posait un billet de vingt dollars sur la table de chevet. C’était un ange qui lui offrait un répit.
La lumière terne de l’aube entra dans la pièce, et ôta, peu à peu, la matière aurifère du corps de la fille, le boxeur disparut en même temps que l’enchantement.
Plus tard, il se rendit au World Trade Center, comme toujours après une nuit éprouvante. Dans le hall d’une des Twin Towers, il vit une femme trébucher. Elle se releva en souriant et affirma, à ceux qui étaient accourus, que tout allait bien. Elle frotta son poignet droit et remua les doigts comme un pianiste. Ses mains étaient courtes et mal entretenues. Mais elles se déplaçaient dans l’espace avec un raffinement sans égal. Ondulant légèrement, écartant l’air avec délicatesse.
La femme lança de rapides regards autour d’elle pour s’assurer que plus personne ne l’observait et se dirigea vers le nord. Le boxeur la suivit à distance. Il devina sa solitude à la façon dont elle marchait. Le corps vers l’intérieur, la tête faiblement penchée sur le côté. Aussi,  quoiqu’elle ait sûrement plus de cinquante ans, son visage était lisse. Habitué au silence, à l’absence de mouvements, aux monologues, aux jouissances sans cris.
Le Portoricain ne l’aborderait pas.
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, dans une benne de l’avenue C, de fines entailles parcouraient son visage et sa poitrine était ouverte sur un cœur exsangue.
 
New York, 1989.
 
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Mercredi 14 février 2007 3 14 /02 /2007 16:01

Elle portait des vêtements sombres, pas toujours noirs. De fait, la pâleur de son visage semblait plus lumineuse. Mais ça ne voulait rien dire, d'optimiste s'entend. La lumière accroche n'importe quoi. Même le flanc des bâtiments concentrationnaires.

C'était un jour pourri. Un de ceux où elle ne pouvait se décider de vivre vraiment. Une boule comme un poing dans l'estomac et les pieds plombés. Le moment pour accomplir les choses interdites, par la peur, s'entend. Rejoindre le mouvement de la foule et voir où il menait, cette fois-ci.  

Elle marchait rapidement malgré la vieillesse, plus vite qu'il n'aurait fallu et sûrement pas de la bonne manière. Il n'y avait rien à faire, le déplacement restait une épreuve.  Les souvenirs n'allaient pas tarder à rappliquer. La fumée sortant de la gueule des chiens, les planches goudronnées des wagons, cette horrible collection de regards…Et cette étrange seconde lorsque l'on est poussé hors du train.

Quand le boxeur lui attrapa le bras, pour l'aider à traverser, elle le regarda à peine. Il ne lui avait pas demandé son avis, mais elle ne le repoussa pas, car il arrivait à temps.

- Ce carrefour est dangereux, se justifia-t-il.

- À mon âge, le seul danger, c'est de posséder une mémoire intacte.

Ce gamin était probablement le seul habitant de Manhattan qui ne se préoccuperait jamais de son sort et elle l'effrayait avec des inepties de vieillard sénile. Dieu merci ! il ne broncha pas.  Une légère pression sur son bras, sans plus.

La chaleur de la main du Portoricain traversait l'étoffe, pourtant épaisse, de sa veste. Pas comme une arme blanche. Mais c'était douloureux, tout de même. Une douleur délicieuse. Un délice douloureux. Elle ne savait le dire. Une réminiscence. Un autre homme, un ailleurs, un autre temps. Tout ça était tellement banal. Pas un mot, une odeur, une couleur du ciel, qui ne ramenait au passé. La vie ne défilait pas. Elle s'enroulait autour d'elle-même. Les bonnes et les mauvaises heures se mélangeaient et c'était ça le pire. Plus de discernement.

- On est arrivé, dit le boxeur.

- Je le crois aussi, répondit-elle.

Lorsqu'il lâcha son étreinte, elle fut parcourue de frissons au point de contact.  Il lui sourit légèrement et s'éloigna. Elle l'observa jusqu'à ce que son corps fût avalé par la foule. Pourquoi en aurait-il été autrement ?

Le lendemain et les jours suivants, le Portoricain revint sur les lieux où il l'avait rencontré. Mais il ne la revit plus. Il regretta de ne pas l'avoir sauvé et savait exactement ce qu'il aurait dû faire. Une légère entaille au niveau de la nuque pour que la vie s'échappe d'elle dans le bon ordre. Il lui aurait tenu longuement la main. Et son amour angélique aurait empli son corps d'une bien meilleure matière que le sang.

Longtemps, il fut hanté par les images qu'elle avait, malgré elle, instillé dans son âme. Il se jura de ne plus jamais défaillir.

 

 New York, 1989.

Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Mercredi 2 mai 2007 3 02 /05 /2007 12:04
La fille marchait depuis plus d'une heure quand elle aperçut le Portoricain. Il déboula de la ruelle, juste devant elle et tenta d'adapter son pas à celui de la foule. Malgré ses efforts, il n'y parvint pas. À cause d'une respiration difficile. Elle s'en aperçut plus tard, alors qu'il s'arrêta pour reprendre son souffle. La tête en l'air pour s'émerger d'un liquide étouffant. Elle connaissait cela.
Lui, la maladie ne l'avait pas pris en traître. Il en souffrait déjà, bien avant qu'elle ne soit visible, bien avant qu'elle n'existe et que l'on étudie sa superbe carapace guerrière au microscope électronique à balayage. Elle ne le surprit pas. Un corps combattait-il jamais une âme sombre ?
Il craint, un moment, de trop s'attacher, en désespoir de cause, aux extérieurs animés. Il n'en fit rien. Quoiqu'il ne fuît plus Times Square comme avant, y passant d e longues heures à s'emplir d'électricité et d'haleine humaine.
À part qu'aujourd'hui, il ne souffrait pas, ou ne souffrait plus. Pas encore atteint ou définitivement anéanti par la maladie. Qui le savait ? Lui-même ne se souvenait pas de grand-chose.
Il avait vu la fille en quittant la ruelle. Son visage, d'abord. Des traits enfermés dans la chair, distendus par les excès alimentaires. Sa bouche était étrangement étroite. Une tueuse discrète, songea-t-il. Des lèvres sournoises qui s'ouvraient en faisant des manières, à coup sûr, pour engloutir des quantités effrayantes de nourriture. Puis il détailla son corps. Lourd et lent. Une saloperie de croix à porter.
Sans orgueil, il sut qu'elle le suivrait à distance. C'était toujours comme ça. Il lui ménagea des pauses, en simulant l'essoufflement. Elle ne fut pas surprise. Elle faisait ça tout le temps. Et elle remercia Dieu que le Portoricain fut si mal-en-point. Ses arrêts lui permettaient de le contempler plus longuement.  Que pouvait-elle espérer d'autre, de toute façon ? Sûr que s'il s'était retourné, il ne l'aurait même pas remarqué. Sa masse la rendait invisible, la plupart du temps.
Mais quelque chose se passait. De l'ordre de la légèreté, du désir imminent, du sexe. En somme, elle ne pouvait s'en détacher.
Quand on la retrouva, quatorze jours, plus tard, dans une benne de Morton Street, ses lèvres étaient cousues et ses yeux grands ouverts semblaient fixer un point devant eux, sans frayeur.
 
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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Dimanche 2 mars 2008 7 02 /03 /2008 18:06
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Une sacrée pute, cette Annabel Chester ! Fallait la voir courir vers le centre pour arnaquer les tocards, à la tombée de la nuit, avec ses fringues et sa quincaillerie contrefaites. Dans le quartier, on lui donnait pas plus d’une jeunesse à vivre. Elle était frêle comme une fleur d’ombre. Il se disait qu’un truc la rongeait. Jack, peut-être, ou cette saloperie de sida.
Fallait la voir tracer à travers le parc, sans se retourner. Rien qui l’effrayait. Ni les ombres monstrueuses des grands chênes, ni les pas qui crissaient dans l’allée. Pourquoi elle aurait eu peur ? Elle avait la mort avec elle. Et quoi, y avait bien que la nuit qu’elle pouvait leurrer son monde. Dans les clubs, elle s’accrochait aux flaques de lumières tamisées. Son visage paraissait bleu pâle, quelquefois, orange ou rose et les paillettes de ses joues illuminaient son regard, sans quoi, les tocards n’auraient pas été dupes. Deux fois par heure, elle palpait les billets dans son sac et quand ça suffisait, elle traversait le parc dans l’autre sens, en chancelant un peu.
Quand on la retrouva sous l’eau gelée du Conservatory Water, elle avait un trou dans le cœur et personne ne sut expliquer comment son assassin l’avait déposé là, car, nulle part, la glace n’était brisée. 
 
New York, décembre 2008
Par Mary and Co - Publié dans : Le boxeur
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