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Chroniques de Central Park

Mercredi 11 janvier 2006 3 11 /01 /2006 21:05
La vieille allait souvent discuter avec les ours. Au fil du temps, ils lui apparaissaient plus paradants que menaçants, mais c’était parce que son esprit était passé de la colère sourde à une nonchalance dépressive ou une dépression nonchalante, elle ne savait pas.
Elle s’asseyait juste en face, se déchaussait lors des deux saisons chaudes et posait ses pieds dénudés sur la Concourse renversée exprès.
Aujourd’hui, elle avait prévu de leur parler de cette fille qui avait mis le feu à son propre sac à main, le matin même, sur un banc près du Victorian gardens. C’était une chose étrange, très étrange. Mais c’était sans tenir compte de ces foutus gosses friqués et de leurs nannies sud-américaines. Pas moyen de s’entretenir tranquillement. La marmaille grimpait sur la sculpture, et vas-y que je t’y fais grimper aussi mes amis imaginaires ! C’était perturbant ces univers parallèles qui, soudain, prenaient toute la place. Elle les délogeait comme on chasse des moineaux envahissant un pré tout juste ensemencé, en faisant de grands gestes aériens et en sifflant comme un serpent.
Les nurses accouraient et crachaient dans sa direction. Elles serraient dans la paume de leurs mains le crucifix pendu à leur cou. Elles allaient ainsi, le corps en avant dans une attitude maladroite. Puis elles l’insultaient en espagnol peut-être, en attrapant au vol les mômes en larmes et déplumés. C’est ainsi que la vieille les voyait, sans protection, avec une peau si fine. Translucide comme l’eau sous la glace. Dangereusement exposés. Elle détestait les enfants, c’était trop de malheur à venir.
Après, elle s’installa confortablement et expliqua aux ours que la fille du Victorian lui devait à présent une heure de sa vie.
 
À suivre.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Chroniques de Central Park
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Vendredi 13 janvier 2006 5 13 /01 /2006 18:34
Elle n’avait jamais pu terminer la lecture «  Des saisons de la nuit ». Mais le livre traînait au fond de son sac depuis deux ou trois ans. Les pages saupoudrées de miettes de tabac, écornées, crasseuses. Il lui en restait une dizaine à lire. Elle n’avait jamais pu les franchir. Son ignorance des faits sauverait la vie de Treefrog. C’est ce qu’elle croyait. Au fond, elle n’ignorait pas que c’était foutu pour lui depuis longtemps déjà.
Assise sur un banc du park, son sac sur les genoux, elle ne voyait que le bouquin. Les autres objets s’en étaient écartés. Portefeuille, poudrier, paquet de cigarettes, briquet, tous s’étaient mis à l’écart, dans les plis détendus de la doublure.
Elle s’en voulait d’être partie précipitamment de chez elle, sans magazine, ni carnet. Enfin quelque chose qui légitimerait sa place sur le banc. Elle songea deux secondes à un enfant courant autour d’elle. Ça serait une justification solide.
Elle ne savait pas méditer, pensait que c’était voler de l’espace que de s’asseoir et de ne rien faire. C’est pour ça qu’habituellement, elle lisait des revues ou des journaux. Elle les tenait serrés entre ses deux mains bien écartées et tournait les pages bruyamment, comme le font les lecteurs du New-York Times. Ou encore, elle posait le journal sur le banc, et se penchait sur lui en fronçant les sourcils.
Colum Mac Cann, l’auteur « des saisons de la nuit » était irlandais, comme son beau-père. Mais ça n’était sûrement pas le même genre d’homme. Elle regarda d’un œil la couverture du livre et cela suffit à la transporter. Il y eut d’abord cette lumière bleue, presque blanche et cette sensation d’humidité, de vent froid qui traverse les vêtements usés et creuse la peau des mains. Les bruits sourds qui transpercent les murs légers. Le goût ferreux du sang dans la bouche. Des voix de femmes aiguës et suppliantes et des voix masculines déformées par l’alcool. Le son d’un piano désaccordé. Tout était là devant ses yeux, jusqu’aux fresques superbes de ce bout de tunnel oublié des hommes. Soudain l’odeur de la pierre chauffée par la pelleteuse à vapeur bloqua sa respiration. Elle leva la tête pour chercher l’air et jeta son regard dans les couleurs vives des manèges du Victorian Gardens. Ca ne la rassura pas.
Elle prit une cigarette et jeta le paquet sur le livre. Quand la flamme du Zippo passa devant ses yeux, elle pensa au feu purificateur.
 
A suivre.
Par Mary and Co - Publié dans : Chroniques de Central Park
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Samedi 21 janvier 2006 6 21 /01 /2006 17:19

Quand le sac commença à se consumer sur le banc et qu’une fumée blanche s’en dégagea, ça lui rappela la texture des ailes angéliques. Une toile immaculée, d’une légèreté excessive, traversée de nervures de verre reflétant les lumières. Elle sourit à l’évocation de ces souvenirs fabriqués, qui, aujourd’hui paraissaient tellement réels.

Cela avait débuté durant l’enfance, le jour où disparut de son regard la tâche maritime. Non pas que le bleu se grisât, mais la profondeur fut bouchée par de sales visions surnageant. Elle fit tant de fois ce geste aérien pour s’en débarrasser, que ses bras tombèrent finalement le long de son corps. Et il subsista une douleur musculaire entre les épaules qui devint sa préoccupation centrale. C’est ainsi qu’elle s’attendait d’un jour à l’autre à devenir un ange.

Lorsque les oiseaux envahirent ses rêves les nuits d’après, elle fût convaincue de sa prochaine transformation.

La fumée noircit. Elle s’enfonça un peu plus dans le sous-bois, mais ne quitta pas le banc du regard.

 A suivre.

 

Par Mary and Co - Publié dans : Chroniques de Central Park
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Jeudi 26 janvier 2006 4 26 /01 /2006 20:25
De petits insectes blancs fuyaient à présent de l’intérieur du sac. Ils se maintinrent dans l’air quelques secondes jusqu’à ce que les braises qui les bordent les dévorent entièrement. Le vent éparpilla les restes de cendre.
- Pourquoi t’as fais ça ?
Elle avait vu la vieille entrer dans le buisson, mais n’avait pas bougé et ne répondit pas à sa question, jugeant son aspect peu menaçant.
- Pourquoi t’as foutu le feu à ce putain de sac ? répéta la vieille tout en tirant sa Concourse sur le rocher où la fille était assise.
Celle-ci haussa les épaules. Effectivement, son geste n’avait aucun sens. Si la vieille n’avait pas été ce qu’elle est, elle lui aurait juré que c’était la première fois qu’elle se comportait aussi étrangement. Mais auprès d’une personne comme elle, ça ne valait pas la peine de justifier son acte. Elle connaissait bien ces ombres de Central Park qui vous abordaient pour qu’une heure, qu’une minute de leur vie passe plus vite. Elles vous fixaient avec un regard amical et intelligent et vous les preniez pour des anges en vous laissant aller aux confidences inutiles. De temps en temps, les ombres secouaient la tête pour vous prouver leur sollicitude, mais n’attendaient en fait, que le moment où vous rémunéreriez leur écoute résignée.
- Y’avait quoi dedans ?
La voix de la vieille était rauque et se cassait sur certains accents. Elle s’assit à côté de la fille et mima sa posture en prenant le temps d’en reproduire le moindre aspect: les genoux relevés jusqu’au menton, la tête penchée, les bras en collier et les mains calées entre les mollets et les cuisses. Elle poussa de petits gémissements de douleurs en relevant les jambes.
 
A suivre.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Chroniques de Central Park
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Samedi 4 février 2006 6 04 /02 /2006 17:22
- Un bouquin, chuchota la fille.
- T’aurais pas pu le foutre en l'air ? murmura la vieille à son tour.
- Ça n’aurait pas été pareil…
- Si tu le dis !
Puis elles se turent pour s’intéresser à l’agitation qui régnait maintenant autour du banc. Deux ou trois agents de l’entretien, un policier, des passants formaient un groupe bavard et forcément indigné. La neige carbonique étouffa les flammes. Le flic attrapa le sac du bout des doigts, l’examina rapidement, et le balança dans une poubelle. Après avoir soigneusement inspecté le banc et constaté que le feu ne l’avait pas endommagé, il décida que tout ça ne valait pas un rapport et dispersa de la main les curieux. Il discuta un moment avec les employés du parc et repartit en direction de Sheep Meadow.
- Tu sais que la plupart des parcs de cette ville pourrie sont construits sur des cimetières ? reprit la vieille pour rompre le silence devenu inutile, à présent que l’animation avait cessé.
La fille ne répondit rien.
- Ouais ! Bryant Park, Washington Square, Green-Wood à Brooklyn…insista-t-elle.…C’est une manière de nous faire croire au paradis sur terre, tu vois.
- Et Central Park ? demanda la fille.
- Non, ici c’est les vivants qu’on a foutu dehors !... Des paysans. Irlandais et Allemands pour la plupart. Y’avait qu’eux pour tirer quelque chose de ces maudits marais. De la boue et de la pierre, c’était ça Central Park... Ah oui ! et vers le Nord, c’est tout un quartier noir qui a été délogé. On s’embarrassait pas de si peu à l’époque.
La fille eut un léger mouvement de recul.
- Toi, t’as du sang d’esclave, dit la vieille qui l’avait perçu.
 
A suivre.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Chroniques de Central Park
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