Mardi 15 novembre 2005
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Il y avait ce pas symétrique au mien. Toujours à ma gauche. Sinon le long corps vital aurait disparu et c’est comme s’il m’était donné de voir le pire de ma vie. Une anomalie cérébrale, ou une croyance enfantine rétrécissait mon champ visuel droit.
Je regardais l’ombre aimée anéantie quelquefois par des ombres plus grandes dans la 6 ième ou Broadway. Je cherchais le soleil, la pleine lumière, afin qu’elle se dessine clairement. Ou bien le clair-obscur des rues arborées du Village, où elle se diluerait dans une lumière beige. Il ne suffit pas de protéger ce que nos mains retiennent.
Par Mary and Co
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Mardi 15 novembre 2005
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C’était une heure ordinaire, où la chaleur était trop forte comme chaque jour de cet été puissant.
Nous parcourions une lande d’essences multipliées par les couloirs ventés de l’est et du sud.
Ça aurait pu arriver derrière les murs rafraîchis mécaniquement. Nous aurions pu penser que ça suffisait et transpirer dans le peu d’air vrai passant
sous la porte ou les fenêtres mi-closes.
Nous aurions entendu un oiseau se poser sur le fer de l’escalier de secours. Bien sûr, je t’aurais dit : « C’est un pigeon de métal ».
Ça aurait ressemblé à un reste d’étreinte à cause de la lassitude légère et de la lenteur des gestes.
C’était dans la rue.
Par Mary and Co
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Je perds le sens du rythme. Il faut que je me reprenne. Mes pas me portent avec une assurance inconsciente, comme s’ils savaient exactement où aller. À ma droite, une ombre, mince et svelte. On devine le front pur, la ligne noble de son nez, on imagine les yeux noirs. À ma droite, exactement. À ma droite et à l’Est. Maintenant, j’avance d’un pas ferme, le regard fixé sur mon but. La douleur de l’effort me fait boiter. À ma droite, son sourire ravi était comme une réponse au soleil.
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Nous avions laissé nos rêves au Boathouse. Ils dérivaient sans jamais pouvoir sortir du cercle d’eau, surveillés d’un œil par le Maire de Central Park. Pendant ce temps, nous filions vers le Village, Soho, Noho, Chelsea. C’était l’hiver, pourquoi pas ? Et plus tard, je sortais acheter du pain italien. Mes mains étaient rougies et brûlées par le froid. C’est juste pour les réchauffer que j’achetais aussi un café colombien au Starbuck. La nuit, nous écoutions passer les avions de l’American Airlines au-dessus de Manhattan. On disait « c’est le vol de Paris » et on attendait que la nostalgie se répande en nous. Elle ne le faisait jamais. C’est juste que quelquefois, je m’imaginais fermant les persiennes.
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À Columbus Circle, je tombe sur Walt Whitman. Il me fait face. Sa tête penche un peu. On pourrait croire à une posture d’observation. Mais ses yeux me traversent. Ou ne regardent rien. Il porte un pantalon à poches. Inventaire : une plume fendue grise et blanche, une plume rose, des papiers froissés. « The panorama of the sea…But the sea itself ? », « I am the poet of the body, and I am the poet of the soul.”, des phrases mystérieuses que je lirai à voix basse le long de Central Park West, jusqu’à ce que John Lennon se fasse descendre.
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C’était un peu comme l’histoire du haricot magique. Mais le ciel s’éloignait toujours. Ce n’était pas gênant. On ne voulait pas fuir. Juste savoir qu’il y a une issue de secours. Lorsqu’on levait les yeux, le vertige était tel que nos pieds se soulevaient du sol, les deux en même temps. C’était une attirance involontaire parce qu’on ne désirait pas voler. On savait que les anges sont parmi nous. On allait souvent leur dire des trucs comme : « Le ciel, ça n’est pas ce que l’on croit ».
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On s’était assis là après ou avant « Anthropologie ». J’attendais de voir si le lait bu au Café Borgia me rendrait malade. Je savais que non, parce que s’était toujours comme ça.
Ça m’énervait ces scénarii à 15 dollars. Ça me faisait me poser des questions existentielles. On connaissait les règles, tout ce qui se vend dans la rue ne vaut rien. Il suffisait de le savoir. Dans un rêve étrange, tu inversas le rôle des façades et nous marchions dans les rues sans avoir peur de rien. Je veux dire les jours d’après.
Par Mary and Co
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On n’aurait pas dormi pareil si le paradis et l’enfer n’étaient pas tellement unis. Nos nuits auraient été silencieuses comme dans la mort. Il fallait entendre ça. Aucune détresse nous était épargnée. Ce que le jour nous donnait de certitudes,
nous était repris par une garde nocturne qui traversait le park et fauchait les idiots. Nous dormions seulement si nous entendions le travail des hommes qui utilisent encore les méthodes de sauvetage. Et le jour, nous parcourions le park comme des innocents. On souriait comme ça, la tête vers le soleil, et rien n’arrivait vraiment. On regardait les sculptures et les reliefs dans le bronze, à cause de la lumière. Je pensais que rien n’est jamais tel qu’on le voudrait. Et le park me donnait l’impression que le danger n’existe pas.
Par Mary and Co
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Ce jour-là, j’avais un dollar en or dans ma poche de jean. Je n’arrêtais pas de le frôler du bout des doigts. Il avait fini par se réchauffer. Le marché s’étendait tout le long de Greenwich avenue. Nous cherchions un ange en argent terni ou en métal blanc. Pas la peine d’étaler ses privilèges. Je me demandais aussi quel goût laissait dans la bouche l’alcool du 53 Christopher street. Personne ne le savait. Une légère amertume ferreuse et le sucre écoeurant d’un fruit rouge. Et qui se souvenait de Stonewall ?
Ça m’énervait toutes ces questions ! Et l’ange qui ne se montrait pas !
Ça n’était pas un jour difficile. Nous étions le 27 juin 1969 seulement dans ma tête et dans quelques autres. Le jour ne se lèverait que plus tard. Quand il fut là, je ne sais pas… J’étais né depuis peu. Et je disais à qui voulait l’entendre que le monde ne vivait que par ses erreurs. C’était comme un fil lumineux éclairant nos visages par le bas. Et nous grimacions tristement alors même que nous pensions à des choses gaies.
Par Mary and Co
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Mardi 15 novembre 2005
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Il y avait plein de Chinois qui faisaient des démonstrations de tortures sur Park Avenue, près du Sony Bldg, alors on a bifurqué.
Ça m’a amené à penser qu’il existe des mots pour chaque chose. Et quelquefois c’est dommage. Alors je me laissais aller aux phrases. Des constructions évidentes et égoïstes, parce que c’est comme ça que ça marche. Et puis je tournais le dos à la barbarie.
J’étais seule.Si je ne connaissais pas des mots comme solitude, vachement poétique, je n’aurai pas été seule. J’aurai marché avec d’autres idées en tête. J’étais amoureuse. J’avais décidé de faire comme si ça n’était pas vrai. Mais ça non plus, ça n’est pas possible. Putain !
Bon, j’avançais. Deux mots étaient déjà bien placés alors que je n’étais même arrivée à Tiffany.
Quelquefois on croit que les rues sont assez longues pour tout oublier et on marche vite, décidé à voir le bout de nous-même dans une composition d’architecte.
À la Public Library, je diluais mon désir dans les livres d’art. Je disais tout bas : « le marbre et la chair… ». Et juste le sens de mon regard importait.
Par Mary and Co
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