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Providence

Samedi 28 juin 2008 6 28 /06 /2008 16:13

Ellen Providence avait emménagé dans l’immeuble à l’automne 1989. Elle était si maigre que les autres locataires ne tardèrent à la surnommer la fille-qui-a-le-sida. Et quand ils la croisaient, ils se mettaient la main devant la bouche. Elle ne s’en offusquait pas. Mais, souvent dans l’ascenseur bondé, elle toussait bruyamment en se raclant la gorge. Les voisins s’écartaient d’elle imperceptiblement, se collant aux parois bois ées. Une fois dans la rue, elle s’autorisait à sourire de son manège.

Ses cheveux  tombaient sur ses épaules, mais sans légèreté. Ils étaient secs et la couleur variait avec la lumière. L’été, plutôt roux. Elle portait des Jeans sans ceinture qui glissaient au dessous de sa taille. Elle les remontait à la manière d’un homme.

Trois mois après son arrivée, elle n’avait encore adressé la parole à personne. Et cela contribua à en faire le sujet de conversation principal dans les couloirs, ou sur les marches d’escaliers. Ils avaient d’abord dû se mettre d’accord sur son âge. Ils y parvinrent en décembre. Aux alentours de trente-sept. Elle se droguait à coup sûr et n’était pas américaine. Anglaise, peut-être. Ils optèrent finalement pour la nationalité française, lorsqu’elle passa en boucle, des jours durant, une chanson dans cette langue. Emily Dobbs, du 23B, reconnut immédiatement la voix de Barbara. Elle l’avait vu en concert à l’Olympia de Paris en février 1969.  Elle s’empressa de convier les autres pour un thé et leur narra dans le détail cette soirée ou la femme en noir détruisit sa santé pour de bon. Sa voix, leur raconta-t-elle nerveusement, était si belle qu’elle perçait les esprits et les corps. Elle fit pénétrer dans son cœur une espèce de vibration qui n’en était jamais sortie. L’organe se fatigua très vite, son mariage fut rompu, sa vie brisée et la pauvreté l’obligea à des actes qui l’emplissaient encore de honte et de remords. On écoutait d’une oreille son récit pour le moins stupide, en s’empiffrant de brownies au caramel et noix de pécan, sa spécialité. Puis, très vite Ellen Providence revint sur le tapis. Et la soirée devint tout de suite plus animée.

Le lendemain matin, Emily Dobbs s’effondra sur le parquet de sa chambre. Foudroyée par une crise cardiaque. Son corps chuta lourdement et le bruit alerta les locataires du dessous. La voix de Barbara déserta les couloirs.

Les voisins présents se réunirent dans le hall pour être là quand les pompiers descendraient la civière.  Mais le corps était emballé dans un sac de plastique noir et ils ne cachèrent pas leur déception. Un secouriste leur proposa d’ouvrir le body bag. Tous se précipitèrent sur le cadavre. Le silence se fit.  Chacun possédaient ses propres raisons à cette observation morbide. Finalement ils conclurent, en haussant les épaules, que ça n’était pas si effrayant. Il y en eut forcément une pour dire : on dirait qu’elle dort. Le zip de la fermeture-éclair que l’on remonte mit fin à l’étrange séance. Ellen Providence ne s’était pas montrée.  

Trois jours plus tard, elle quitta l’immeuble après avoir rempli de ses affaires le coffre d’une Honda de 88. Elle partit en laissant la clé à l’extérieur. C’était sans doute convenu avec la gérante. Mais celle-ci ne vint pas la récupérer. Une aubaine pour les voisins qui pénétrèrent le soir venu dans l’appartement. La lumière de la rue formait des flaques carrées dans le large salon et s’étalait comme un lai de papier peint glissant le long du mur.  Peu de meubles. Un canapé, une table basse, une étagère courant sur tout un pan, un poste de télé en bois laqué. Dans la chambre, un lit, une armoire en plastique mou et une table de nuit côté gauche. Des réclames encadrées. Les cars Greyhound, les cigarettes Chesterfield… Sur la cuisinière, un trente-trois tours de Barbara. Ils se le passèrent de main en main, comme un objet précieux, ou tout du moins mystérieux, en s’étonnant qu’Ellen Providence l’ait oublié, tant il avait l’air de compter pour elle.

Elle ne l’a pas oublié, pensa alors Rose Miller. Elle l’a laissé là, en évidence. Comme une arme du crime. C’est ce que font toujours les tueurs à gage.

Rose lisait des romans policiers depuis ses douze ans. Elle voyait des assassins partout. Cela lui avait d’ailleurs valu un séjour prolongé dans une maison de repos du New Jersey. C’est parce qu’elle en gardait un très mauvais souvenir, qu’elle n’exposa pas sa théorie aux autres. Mais Ellen Providence avait bel et bien assassiné la locataire du 23B, d’une crise cardiaque.


Providence -Chapitre 2

Par Mary and Co - Publié dans : Providence - Communauté : New York City Art
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Dimanche 29 mars 2009 7 29 /03 /2009 19:11

  Providence - Chapitre 1                                                                                           

Les voisins furent étonnés d’apercevoir la silhouette maigre de Norman Klein, le locataire du 7B, dans l’appartement de la-fille-qui-a-le-sida. Personne ne l’avait vu y pénétrer. Personne ne se souvenait lui avoir fait part du projet. Personne ne lui parlait jamais, ou si peu. Bonjour, au revoir, un vague sourire, un mouvement dans sa direction, une porte d’ascenseur qu’on feignait d’avoir retenu à son intention alors qu’on avait fébrilement appuyé sur les boutons d’étages en l’apercevant dans le hall. Il fonçait dans la cage, tête baissée, bien que sa taille moyenne rende ce mouvement inutile, et il marmonnait un salut bref.

A présent, Il tenait le disque de Barbara entre les mains. On le lui avait passé. Et alors qu’il l’observait, les autres s’interrogeaient du regard. Qu’est ce qu’il fait là ? Norman qui avait vécu en France durant son enfance, reconnaissait quelques mots ici ou là sur la pochette. Il détestait la langue de Molière. Elle était comme un vent tiède qui s’échappait de lèvres souriantes, et déplaçait d’énormes nuages noirs juste au dessus de votre tête. Et le silence qui était un mot pour les français. Le silence qui vous liquéfiait, qui condamnait les innocents. Dérangé par des pensées anciennes, Klein tendit brusquement le disque à son voisin,  et proposa : si on allait discuter de tout ça chez moi… ça n’était pas interrogatif, mais suspendu. Et comme tous craignirent que cette phrase se fracasse au sol bruyamment, ils répondirent en chuchotant par l’affirmative, avec le sentiment désagréable de s’être fait piéger.

Quelques minutes plus tard, ils se faufilaient dans la cuisine de Norman Klein par l’étroit corridor du deux-pièces, sauf Rose Miller qui avait décliné l’invitation impromptue. Ils étaient sept, et près de la moitié ne trouva pas de chaises pour s’asseoir car la cuisine n’en comptait que trois. Ce nombre surpris Pasquale Calzolai, le locataire du 13C, qui était un idiot pragmatique. Deux chaises paraissaient suffire. Une pour le vieux Klein et une pour l’employé du gaz ou le réparateur télé. Mais trois c’était trop pour un homme qui n’avait ni famille, ni amis, ni relations d’aucune sorte. D’accord, aujourd’hui ça n‘était pas assez. L’exception qui confirmait la règle. La vie de Calzolai était remplie d’exceptions qui confirmaient les règles.

Les voisins s’envoyaient de rapides regards exprimant leur ennui. Norman s’en aperçut mais ne se formalisa pas. C’était une chose courante. Un affreux couinement les fit tous sursauter quand il ouvrit son unique placard. Il en sortit deux paquets de biscuits, des tasses dépareillées et des sachets de thé qui traînaient sur  l’étagère. Il déposa le tout sur la table en formica jaune et fit deux pas jusqu’à la cuisinière où la bouilloire ne sifflait pas encore. Personne ne parlait. Il décida de mettre les gâteaux secs sur des assiettes pour se donner une contenance. Drôle de personne, cette Ellen Providence, dit-il timidement en versant l’eau dans les tasses. Les autres ne répondirent que par onomatopées, ou mouvements d’épaules. Rien de concluant. Il se colla contre le réfrigérateur, le nez dans la fumée de son infusion et se laissa envahir par une terrifiante sensation de malaise qui ne lui faisait jamais défaut. Il fut presque soulagé de retrouver en lui cette angoisse. C’était une amie de longue date. Une compagne, à vrai dire. Car si une amie ne pouvait qu’être aimée, une compagne pouvait être aimée et haïe.

C’est vraiment étrange qu’elle ait oublié ce disque, dit Ann Morley, la locataire du 9A.

 Les autres lui jetèrent des regards explicites : ferme-la !

Norman souffla du mieux qu’il put sur cette braise de conversation.

Oui, répondit-il. Triste souffle.

Le feu ne prit pas. L’endroit n’incitait pas à l’échange. L’étroitesse de la pièce, la triste disposition des meubles, les trois chaises, la lumière clinique du néon au dessus de l’évier.

De guerre lasse, Norman feint de croiser la pendule Marlboro clouée au mur et s’étonna de l’heure tardive. Les trois qui étaient assis se levèrent précipitamment et poussèrent leur chaise sous la table pour effacer toute trace de leur présence. Les autres étaient déjà dans l’entrée. Quand Norman fut enfin seul, il remit les biscuits délaissés dans leurs sachets et lava les tasses. Puis il ouvrit la porte qui donnait sur la chambre et dit : Alors, une idée de qui sera le prochain ?
Il n’y a que l’embarras du choix
lui répondit une voix féminine.

    

Par Ann F Border - Publié dans : Providence - Communauté : New York City Art
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