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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Une idée vague du terrain

Ann F Border

nyc buildingsLe chien allait et venait le long du terrain vague, pissait contres les planches de la barricade qui en interdisait l’entrée, passait la tête entre celles qui étaient ajourées et aboyait en direction des ouvriers du chantier. Il grognait en découvrant des dents jaunies qui donnaient une idée de son âge. « Ta gueule, Mitch ! », lui dit Debra. Le chien s’immobilisa, regarda sa maitresse d’un air stupide, fourra de nouveau sa tête entre les jours de la barrière et aboya de plus belle parce que ta gueule ! signifiait pour lui : « Ouvre-la plus grand. » Debra haussa les épaules et ne prêta plus attention à lui. Sa mémoire tentait de restaurer ce qui n’existait plus. Deux immeubles de briques brunes séparés par une ruelle. Le premier de six étages avec un escalier extérieur et une rampe en fer forgé. L’autre, de trois étages avec un commerce qui occupait le rez-de chaussée. Un marchand de primeurs. Elle avait habité un appartement dans le plus grand des deux. Son souvenir était imprécis. Une image plate se colla devant ses yeux, qui ne rendait ni la lumière, ni les sensations, ni les odeurs, ni les sons. Tout ça s’était effondré bien avant que les machines aient reçu l’ordre de faire table rase. Un effritement quotidien. Parce qu’on ne pouvait pas tout conserver en l’état à l’intérieur de soi. Immanquablement, celui qui s’attachait à préserver le passé dans sa justesse, cessait de vivre dans le présent. Et en fin de compte, il ne possédait plus rien. Si ce n’était de vieilles visions effrayantes. Quelque chose comme ça. Une image plate était mieux que rien, avec parfois des bouffées de vent ancien porteuses de réminiscence.

Mitch s’était endormi à ses pieds. Un songe le faisait tressaillir. Il rêvait n’importe où. N’importe où, partout, ailleurs, ici, là-bas, cela n’existait pas pour lui. Les lieux n’existaient pas sans Debra. Elle était les murs, les trottoirs, le ciel. Elle était l’unique endroit de la terre, bien qu’il ne sache pas ce qu’était la terre. En dehors de sa présence tout était comme peint en noir, et il ne s’y aventurait pas ou par erreur.

Un homme s’arrêta à leur hauteur. « J’ai vécu là. », dit-il en montrant un point dans l’espace vide du terrain vague. Debra le reconnaissait, pas lui. « Pendant vingt-cinq ans…», ajouta-t-il pour lui-même. Call Dofter. Deuxième étage. Un appartement avec une fenêtre ouvragée donnant sur la ruelle. Un vitrail de sa composition. Trois nuances de bleu, Majorelle, Klein et guède. Une caravelle à deux voiles carrées et une voile latine. Mais Debra n’avait jamais distingué autre chose que des formes géométriques emprisonnées par le plomb. Sauf aujourd’hui où le navire apparaissait clairement dans son esprit, éclairé par la lumière que Call allumait parfois les soirs d’hiver. Une image plate et un souffle de vent ancien. Elle se sourit à elle-même, sifflota pour que Mitch se réveille, remercia l’homme qui ne comprit pas pourquoi et passa son chemin.

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