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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

The brother

Ann F Border

dinerL’été anéantit New York. La chaleur semble avoir mis fin à l’effervescence, à la vitesse, à tout ce qui veut atteindre un but, être rentable, précis, efficace. Une brume de pollution brulante, ralentit les esprits. Et si on parvient malgré tout à poursuivre le cours de sa vie, c’est par obligation, par peur d’être remplacé, dépassé ou jeté.

Les corps sont lamentables, épuisés, transpirants.  Faussement abrités dans les rues par une ombre sans air. Brutalement refroidis dans les bâtiments par des climatiseurs mal réglés. 

Plus personne ne s’inquiète de son apparence. Les vêtements collés au corps, le visage cramoisi, on avance la tête baissée, en signe de soumission à la puissance solaire.

Un de ces jours irrespirables, mon errance me mène vers le Village. Ou vers quelques quartiers proches, je ne sais pas exactement. L’idée des grandes avenues et leurs émanations humaines et mécaniques me répugnent et je leur tourne le dos.

Je marche sans trop souffrir presqu’une heure dans les rues étroites. Mais je capitule quand le soleil culmine et que les ombres s’amoindrissent. Ruisselant, j’entre dans un diner.  

Le sas d’entrée est occupé par un homme qui fouille dans une valise. Ses affaires encombrent le sol. Il les pousse rapidement dans un coin pour me laisser passer, me sourit faiblement en s’excusant et m’ouvre la seconde porte avec la déférence d’un concierge.

« Clay, tu fais chier tout le monde ! » lance un homme à la voix usé par les excès d’alcool et de tabac. Je ne l’aperçois pas en entrant. Personne derrière le comptoir, ni dans la salle.

Je m’assois dans un box. L’endroit n’est pas climatisé mais il y fait relativement frais grâce à la disposition du lieu, peu exposé à la lumière de la rue.  Six boxes en façade et un ilot de quatre, deux plus deux, en miroir au milieu de la salle. Tous sont vides à l’exception du mien et d’un au centre occupé par trois hommes. Ils se parlent à peine, se répondent par haussements d’épaules, hochements de tête et regardent dans le vide lorsqu’ils lèvent le nez de leur assiette.  

Une serveuse surgit de l’arrière salle et se traine jusqu’à mon box. Elle se plante devant moi sans un mot. Pas même un bonjour professionnel. Elle porte des chaussures orthopédiques et ça me rappelle un livre de Bret Easton Ellis. Elle attrape un carnet dans sa poche et tapote dessus avec un crayon au trois-quarts rongé. Je commande rapidement un soda et une assiette de pancakes. Bien qu’elle soit concentrée sur son calepin, dans un geste d’écriture, elle n’y retranscrit pas ma commande.  Mais lorsque je finis de la passer, elle la ponctue d’un point, si fortement que la mine se casse sur la page vierge. Je me demande si toutes les feuilles du carnet sont ainsi recouvertes de points finaux. Je tente de trouver un sens à ce geste quand la voix qui avait invectivé l’homme du sas se fait de nouveau entendre. « Clay, dégage, putain ! Tu vas faire fuir la clientèle. »

Clay range rapidement ses affaires dans la valise. Il entasse deux ou trois sacs en plastique dessus, cale le tout contre le mur et sort précipitamment.

« Le frère du patron. » me dit la serveuse en ramenant ma commande. Je remarque qu’elle porte à présent un rouge à lèvres orangé. Il déborde légèrement du contour de sa bouche, comme si elle s’était maquillée dans une pièce obscure ou sans miroir.  

Je suis surpris d’entendre le son de sa voix. Elle confond mon expression d’étonnement avec de l’intérêt et s’assoit en face de moi. « Le frère du patron, répète-t-elle, sur un ton de complicité.

- Six jours qu’il est là-dedans. » Elle reste sur le rebord du banc, mais le corps penché vers moi.

Pour rester dans son rôle de serveuse, elle met de l’ordre sur la table. Aligne le ketchup et le sucre, me tend une serviette en papier et arrose mes pancakes de sirop d’érable. Une belle femme en son temps. Je m’en veux immédiatement d’avoir pensé comme ça. Pour me faire pardonner d’un fait qu’elle ignore, je décide de m’intéresser à ce qui semble lui tenir à cœur.

- Il n’entre jamais ?

- Non, le patron ne veut pas le voir. Alors, il dort là, il mange là et Dieu sait où il fait tout le reste… dit-elle pensivement en jetant un coup d’œil rapide vers la porte de l’arrière-salle. Clay, c’est le frère jumeau du patron. Mais ils ne se connaissent pour ainsi dire pas. Ils n’ont vécu ensemble que les trois premières années de leur vie…

Elle ne s’adresse pas vraiment à moi. Elle se délivre d’une histoire qui lui pèse en balayant d’un revers de main des miettes invisibles .

- …Séparation des parents, partage des enfants. C’était commode, ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Un pour le père, l’autre pour la mère. Ce genre d’arrangement inhumain qui ne choque personne… Un gosse qui reste ici, à New York, l’autre qui part à l’autre bout du pays. La vie qui passe et puis aujourd’hui…

Elle se tait un moment. Je n’ose ni boire, ni manger parce que sa présence m’intimide. Je garde la tête baissée pour ne pas croiser son regard.

- Ben aujourd’hui… reprend-t-elle enfin, comme pour répondre à une question que je ne lui ai pas posée, aujourd’hui, rien de bien original, au fond. On connait tous ça. Le travail de sape. Tic-tac, tic-tac. Le temps qui passe, avec son lot de saloperies. Quand on ne peut se comparer qu’à soi-même c’est moins grave, pathétique mais moins grave. On connait tous ça, hein ? C’est moins grave. Mais se retrouver en face de son double…Imaginez que la vie n’ait pas était équitable, qu’il ne subsiste rien de la ressemblance. Que l’un des jumeaux ait encore du temps et l’autre non, que l’un ait le visage de la réussite, alors que l’autre…Ce genre de choses, quoi… Moi à leur place, je ne sais pas si...  En tout cas, le patron ne tient pas à savoir, lui.

- Mais vous, vous savez, lui dis-je.

- Ce que je sais, je le garde pour moi, me rétorque-t-elle, en me considérant avec curiosité. Comme si elle m’apercevait pour la première fois.

Puis reprenant une voix de serveuse lasse, elle m’intime de manger mes pancakes avant qu’ils ne refroidissent totalement. Elle se lève en prenant appui sur ses paumes et rejoint le comptoir.

En sortant, je croise Clay adossé contre un mur, non loin du diner. Il me regarde longuement, comme si l’expression de mon visage pouvait lui apprendre quelque chose qu’il ignore. Puis il se détourne. Je ne sais pas dire ce que la vie a fait de lui.

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