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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Speed Dating in New York City - Vera et l'homme

Ann F Border

Vera et l'hommeTintement de cloche. L’homme s’assoit maladroitement, se relève et s’assoit de nouveau, mais sans s’installer vraiment.

- Vera, se présente la fille. 

L’homme  murmure un nom qu’elle ne comprend pas. Elle jugerait qu’il l’a fait exprès.

- Je crois que je ne peux pas, dit-il. Je ne peux pas me contenter de boire un verre en votre compagnie, et faire comme si je ne savais pas ce qui se passe derrière les os de votre crâne. Je ne peux pas me contenter de votre apparence, alors que votre âme se déchaine.  C’est comme si il y avait une autre planète, juste ici, qui m’est inaccessible.

La fille soulève les épaules d'incompréhension.

- Des choses se passent là, poursuit l’homme en pointant son front du doigt.  Je les appelle choses parce que je ne sais pas comment les nommer autrement. Bref, des choses qu’on ne voit pas, mais qui ont une valeur inestimable.  Rien à voir avec ce que vous montrez de vous. Vos gestes, vos vêtements, votre parfum…votre cocktail, simple calcul ! Mais ce que vous avez là-dedans (une fois de plus, il désigne son crâne), ce qui se déchaine, ce qui vous appartient vraiment, je n’en verrai pas la couleur. C’est tellement triste.

- Il n’y a rien qui se déchaine, dit Vera sur un ton fade. Je sors du boulot, je bois un verre, je rencontre des gens.

- Vous rencontrez des hommes, précise l’homme.

- Des hommes, si vous voulez.

- Vous avez failli ne pas le dire.

- Si j’ai utilisé le mot gens c’est qu’il gomme toute notion de genre sexuel, et écarte de moi l’hypothèse que quelque chose pourrait se passer entre nous.Les hommes incohérents ont une place de choix dans mon coeur.

- Il n’y a que du sang et de la chair dans votre cœur.

- Oh non, je vous en prie, évitez-moi les banalités.

- Je remettais les choses à leur place.

- Ok, oublions un instant que les mots ont des sens multiples. Je comprends que votre esprit…complexe apprécie l’ordre et la simplicité.  On dira que le cœur n’est qu’un morceau de chair irriguée et que les sentiments se logent où ils peuvent, sans qu'on ait jamais pu les localiser.

- C’est un peu vrai…

- Je vous en prie ! C’était une boutade.

- Vous vous moquez de moi.

- En fait, je crois que vous me poussez à le faire.

- Je ne suis pas un grand penseur.

- C’est surtout que vos pensées sont étranges. Personne ne dévoile jamais le fond de son âme, vous savez.

- Pourquoi pas ?

- Sans doute que personne ne connait son âme. Ou ne désire la connaitre. Encore moins l’exhiber. Que possédons-nous de si précieux, après tout ?

- La vérité sur nous-mêmes, la franchise envers l’autre, je ne sais pas…

- Nous sommes des humains, vous l’ignorez ? Nous créons de nouvelles vérités à chaque fois que cela nous arrange. Sans quoi, nous mourrions tous de chagrin dès l’enfance. Jugez-moi plutôt sur mon apparence cela vaut mieux et décidez qu’elle vous convient ou non.

-  En fait, je ne suis pas attiré par ce que je vois de vous.

- Allez-vous faire foutre ! répond-elle en souriant.

- A votre tour, dit l’homme en se reculant pour laisser à Vera l’espace nécessaire à l’observation.

- Ne vous vexez pas, mais quand vous quitterez cette table, c’est à peine si je pourrai vous décrire. Quand à votre esprit, il me parait aussi vide que peuvent l’être la plupart des bureaux de l’Empire State building. Malgré les efforts que vous faites pour paraitre original.

- Ah, bien.

Tintement de cloche. Involontairement, le corps de Vera se détend. Elle relâche les épaules et ses traits se lissent.

- Nous avons perdu notre temps, dit l’homme.

- Vous le regrettez ?

- Je regrette que l’existence soit parfois si dénuée de vie, murmure-t-il en se levant lourdement. Et nous fasse entrevoir le pire.

Il marche jusqu’au comptoir où il pose son verre puis un billet de vingt dollars et quitte le bar avec précipitation, en respirant la bouche entrouverte, comme s’il manquait d’air.

Le corps de nouveau tendu, Vera tente de sourire à l’homme qui s’assoit en face d’elle, sans y parvenir. 

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