CHRONIQUES NEW YORKAISES
Tintement de cloche. Quand Mary Corken lève le nez de son sac à main, un nouvel homme est assis en face d’elle. Durant quelques secondes, elle se demande s’il s’agit bien d’un autre
homme ou du même que tout à l’heure. À force d’adopter des attitudes identiques de séduction, ils se ressemblent tous. Et la lumière basse ne donne que peu d’occasion de les différencier.
- Henri Fonda, se présente l’homme.
Elle se présente à son tour. Henri n’est pas surpris qu’elle ne prête pas attention à son homonymie célèbre. Plus personne ou presque n’y fait allusion depuis le milieu des années 90.
- Vous avez le même nom que l’actrice qui fait la pub pour la crème antiride, dit-elle tout de même.
- Il se trouve qu’elle avait un père…
- Sans doute ! Qui n’en a pas.
Henri n’insiste pas. Mais il a la sensation étrange de tomber dans l’oubli sans jamais avoir été connu. Un sentiment difficile à expliquer. Une légère angoisse.
- On devrait commencer dit Mary en désignant la cloche en cuivre posé sur le comptoir, le temps nous est compté.
Nouvelle angoisse.
- Vous n’êtes pas un de ces escrocs de Wall Street, demande-t-elle ? Un type de la finance, banquier ou avocat d’affaires ?
- je suis vétérinaire, répond Henri.
- Pas un métier très sûr aujourd’hui. Qui se soucie du bien-être de son chat, quant on ne peut même pas se soigner soi-même.
- Cabinet à Manhattan. Upper East Side. Clientèle huppée.
L’énervement d’Henri s’exprime toujours par phrases saccadées.
- Des emprunts à risque ?
- Pardon ?
- Des crédits ?
- Pour ma voiture.
- Des placements à risque ?
- Si je pensais qu’ils sont à risque, je les placerais ailleurs.
- Donc, des placements. Propriétaire ou locataire ?
- Locataire.
- Ah...
- On est à New York, se justifie-t-il
- je connais des propriétaires new yorkais.
- Grand bien vous fasse* !
- Vous me trouvez trop directe ?
- Je vous trouve indiscrète et vénale.
- Indiscrète peut-être, mais pas vénale. Je veux être amoureuse dans les meilleures conditions, c’est tout. Je ne veux pas d’un amour qui se cogne quotidiennement contre les murs d’un logement à loyer modéré, voire pire, un asile de nuit…Vous êtes surpris, parce que c’est encore nouveau tout ça. Croyez-vous que beaucoup d’histoires aient résisté à la crise ces dernières années ? Nos sentiments n’étaient pas préparés à ça, ils n’ont pas tenus la distance.
- La crise a tué l’amour, dit doucement Henri avec une légère ironie.
- Oui. Et le contraire n’est malheureusement pas envisageable répond Mary sans ironie. Il faut s’y prendre autrement.
- Préparer ses arrières…
- Préparer ses arrières. Résister.
- Quelque chose me gène dans votre théorie. Il me semble que vous n’avez aucune intention de résister. Vous voulez contourner, passer au travers. Bien à l’abri sur un matelas d’argent dans un appartement de Manhattan ou un Brownstone rénové de Brooklyn.
- Je mets toutes les chances de mon côté.
- Il n’y a pas de chance sans risque, lance Henri sans saisir le sens de ce qu’il dit.
- Vous ne comprenez pas que j’ai peur ?
Tintement de cloche.
- Vous ne devriez pas dit Henri en se levant. Vous êtes parfaitement adaptée à ce monde. Je vais vous donner un tuyau avant de vous quitter. L’homme de votre vie sera celui qui, lors de votre premier rendez-vous, vous questionnera de la même façon que vous l’avez fait avec moi. Un mutant, en somme, comme vous.
- Il se trouve que les êtres comme vous sont appelés à disparaitre, lui dit Mary avec un air de fausse tristesse.
- Les êtres de hasard, lui demande Henri avec une légère ironie ?
Elle soulève les épaules pour répondre hélas oui. Sans ironie.
*En français
Ce que vous dites