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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le conte de Malloney Dickson, d'Abigail Cordell et de l'oiseau mort qui cessa de mourir

Ann F Border

Bird of Central Park 3Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Malloney Dickson, d’Abigail Cordell et de Walt l’oiseau mort (aussi mort qu’on peut l’être) qui cessa de mourir parce qu’il y a des choses plus importantes à faire parfois.

Malloney Dickson n’était pas le genre d’homme à se laisser aller aux effusions. Il se mit pourtant à pleurer lorsqu'il attrapa l’oiseau qui gisait sur la terre du Mall. Un moineau sans doute. Et il pleura jusqu’à ce que son corps glacé ne le bouleverse plus. Après quoi, ce n’était plus une bête morte qu’il tenait dans sa main, mais un compagnon. Il lui trouverait un endroit sûr. Plus sûr. Approprié à son état, mais plus tard.  En attendant, ça n’était pas mal de l’avoir à portée, pour le regarder de temps en temps.  Il lui soufflait sur le ventre. Ça écartait les plumes de surface et il apercevait une parcelle de chair. C’était émouvant, mais d’une façon que Malloney ne pouvait expliquer. Il l’avait d’abord appelé Jimmy, comme son frère. Mais son frère n’était pas mort, pour ce qu’il en savait, et il eut peur que ça lui porte malheur. Il se décida pour Walt en fin de compte, comme le prénom du poète dont le recueil  Leaves of grass trainait au fond de son sac. " Chez tous ni plus ni moins c’est moi que je vois, le bien, le mal que je dis de moi, je le dis d’eux... Je suis immortel, ça je le sais. "  Tu es immortel, ça je le sais, dit-il à l’oiseau pour l’en persuader. Pour s’en convaincre.

Vous ne devriez pas faire ça, lui dit Abigail Cordell qui observait son manège depuis un moment et qui s’était assise à dessein sur le même banc que lui. Ça va, s’énerva Malloney ! Ce n’est que pour la journée. Demain, on verra. Les oiseaux morts ne tiennent pas la distance en tant qu’ami, je sais ça. C’est vrai, répondit Abigail. Mais c’est regrettable. Ça l’est, n’est-ce pas ? Il ne lui répondit pas mais il la regarda, regarda l’oiseau et ne vit pas de différence. Il le lui dit. Il disait toujours ce qu’il pensait. Elle sourit tristement. Puis elle sourit tout court, et s’approcha pour caresser la tête du moineau. Elle peinait à choisir une attitude à cause du trouble qu’elle éprouvait à proximité de Malloney. Il porta le cadavre près de ses lèvres, tu es immortel, je sais ça.  Abigail répéta la phrase. Après tout, pourquoi pas ? Elle était agréable à prononcer.

C’est alors que les larmes se mirent de nouveau à couler passivement le long des joues de Malloney à cause de l’irrémédiable évidence que la poésie était sans pouvoir. Il les essuya d’un revers de manche en espérant qu’Abigail ne les ai pas vu. Mais elles coulèrent aussi sur son visage à cause de la même irrémédiable évidence. Ils pleurèrent sur eux-mêmes. Parce que c’est ce que l’on fait en général lorsque l’on est impuissant.

C’est alors que Walt cessa de mourir. Je n’en dirai pas plus. Je n’en sais pas plus. Entendons-nous bien, il n’est pas question de résurrection, ça je le sais. Il ne revint pas du pays des morts, ou quelque chose du genre. Les morts ne vivent (si je peux dire) pas tous au même endroit. Ce n’est pas si bien organisé.  Il cessa de mourir, c’est tout. 

Un peu sonné quand même, il voleta jusqu’au sol, remit de l’ordre dans ses plumes de surface, méchamment en désordre, et s’envola vers une nuée de moineaux qui tournoyait autour des grands arbres.

Malloney regarda sa main vide. Abigail la regarda aussi. Il est possible qu’il ne fut qu’assommé, suggéra-t-elle. Il était raide-mort, il lui répondit. C’est vrai, aussi mort qu’on peut l’être. Elle hocha la tête d’une étrange manière.

Ils restèrent un moment silencieux. A cause des hypothèses farfelues qui traversaient leur esprit, que chacun préférait garder pour soi.

Enfin, Abigail mit sa main dans celle de Malloney. Pour combler le vide laissé par Walt et parce qu’elle en avait envie. Il constata qu’elle ne pesait pas plus lourd que l’oiseau. Que ses os paraissaient aussi fins et sa chair l’émut d’une façon qu’il ne pouvait expliquer.

Tu es immortelle, je sais ça, se dit-il pour s’en persuader. Tu es immortel, je sais ça, se dit-elle pour s’en convaincre.

Et si le jour passa, ce ne fut pas à sa façon habituelle.

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