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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Lá Fhéile Pádraig. Le conte de la nuit, domaine de Foley McGoohan

Ann F Border
saint-patrick-web.jpgIl était une fois sur les terres d’Irlande, dans le comté de Monaghan, un homme du nom de Foley McGoohan, fils de Ferell McGoohan et de Morgen Collee. Sa laideur était telle que nul ne songeait qu’elle put être fortuite. Et comme les êtres pensent avec leurs yeux et non avec leurs âmes, et comme leurs yeux ne percent pas les âmes, ils jetèrent sur lui l’opprobre. Les nuits devinrent ses jours. Les jours devinrent ses nuits. Et lorsqu’on s’attardait le soir tombé dans la lande, on priait pour ne pas le croiser. Et lorsque cela se produisait, on perdait le sommeil à force de frayeur.

Une nuit, ses pas menèrent Foley devant la demeure de Meallán Callaghan, le conteur. On le disait mourant. On disait que lorsque la mort pétrifierait ses lèvres, ses contes disparaitraient à jamais.  Les hommes s’étaient pourtant pressés à son chevet, car le métier de conteur en séduisait plus d’un. Mais il n’en trouva parmi eux aucun qui fut digne de lui succéder.

Foley allait passer son chemin quand la porte s’ouvrit. Une vieille l’invita à entrer. Sedna Callaghan. Il hésita, mais l’insistance joyeuse de la femme le convainc.  Elle attrapa sa main et le mena silencieusement vers la chambre de Meallán. Elle poussa une chaise près du lit et sortit de la pièce.

Foley McGoohan s’assit près du conteur qui se tourna vers lui et l’observa longuement. Par longuement entendez de longues heures. Le jeune homme baissa la tête pour ne pas exposer son visage disgracieux. Mais Meallán mit le poing sous son menton et l’obligea à la relever. Les minutes passant, Foley oublia sa laideur. Il releva la nuque et se prêta à l’observation insistante avec un certain plaisir. À la vérité, c’est son âme que Meallán Callaghan scrutait. Et parce qu’il vit en elle la vivacité, la noblesse et la clarté des conteurs, il en fit son héritier. Durant dix-sept jours, il lui conta les mille histoires que renfermait sa mémoire. Et quand son trésor eut changé de cassette, il s’éteignit à l’aube d’un jour dont il n’avait plus que faire. Sedna scella alors ses lèvres et raccompagna Foley à la porte. Il hésitait à la franchir. Elle l’assura que plus rien ne subsistait du passé. Mort, aussi mort que Meallán Callaghan. Il était à présent le conteur du Comté de Monaghan et nul ne songerait à attenter aux jours d’un homme de telle importance. Elle se fourvoyait, bien sûr, comme on se fourvoie toujours sur les intentions humaines.

Foley McGoohan emprunta le chemin qui descendait au village. Fort des paroles de Sedna, il marchait d’un pas assuré, le visage découvert. Il portait le manteau du conteur mais cela ne le sauva pas.  Les premiers hommes qui croisèrent son chemin le rouèrent de coup et l’abandonnèrent gisant sur la lande, afin qu’il apprenne que le jour n’était pas son domaine. Il ne mourut pas. Mais son héritage s’échappa par le filet de sang qui coulait de sa tempe et se déposa sur le sol irlandais. Le vent nocturne des tempêtes lui ravit les mille contes hérités de Meallán Callaghan. Dès lors, Foley McGoohan erra dans la lande balayée par les souffles puissants pour reprendre son bien. On dit qu’il erre encore, car son âme brisée n’offre guère un abri sûr à son héritage. Et le vent, qui se plait en conteur, le déloge encore et toujours. Tant qu’il en sera ainsi, aucun habitant du Comté de Monaghan ne passera de nuit sereine, car le silence et l’ennui hantent leur demeure.

Ce que je sais, c’est qu’il y a peu de chance qu’un homme, aussi laid soit-il, impressionne le vent. Peu de chance qu’une âme brisée trouve la guérison. Peu de chance que le jour devienne le domaine de Foley McGoohan.

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