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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Jusqu'à ce qu'on l'ait perdu

Ann F Border

big yellow taxiChère Amie,

 

New York possède aujourd’hui sa lumière dorée. Celle qui coule le long des façades, du mobilier urbain et des végétaux et qui s’aplatit en flaque sur le sol. C’est le matin. Quelque chose va arriver. Rien de dramatique. Presque rien.

Une rencontre, la découverte d’un livre, un chant reconnu qui sort d’une porte entrouverte, un animal sauvage traversant une allée du parc. Des visages. De nombreux visages que je prendrai le temps d’observer. (Il faut que vous m’imaginiez parcourant la ville à une vitesse anormale.)

Je n’ai durant un moment que des pensées sereines. Car aucunes ne sont des souvenirs. Et lorsque je ne pense pas, je fredonne "Big Yellow Taxi". On ne sait jamais ce que l’on possède jusqu’à ce qu’on le perde. Quelque chose comme ça. Sauf qu’après, je frissonne à chaque fois que je croise un taxi. A cause de mon père. Et je suis obligée de chasser les souvenirs.

La lumière aurifère disparait lentement. Fourguée chez les receleurs. Sinon quoi, une simple disparition ? Ça existe, ça n’existe plus. Je n’y crois pas une seconde.

L’atmosphère se grise. Mais New York peut vivre sans soleil, vous le savez.

Dans une file d’attente, je force la rencontre avec l’homme qui me précède, car la journée avance et il ne m’est encore rien arrivé. Il porte une montre à chaque poignet. Une à l’heure d’ici. Je tapote son bras pour attirer son attention et lui demande quelle est l’heure de l’autre montre. Il me lance un regard mauvais, hausse les épaules, marmonne : …sais pas, trouvée comme ça, et se détourne rapidement.

Quand je sors du bâtiment, il est assis sur les premières marches du parvis. Il vient à ma rencontre et tend la montre vers moi. Celle qui n’est pas à l’heure de New York. Prenez-la, s’il vous plait. Je ne l’ai pas trouvé, vous savez, c’est un souvenir. Pour vous, ça ne sera qu’un objet. Prenez-la, c’est une montre de femme. Il me la dépose dans la main en me lançant un regard à la fois menaçant et suppliant et dévale l’escalier sans que j’aie le temps de réagir.

J’ai la sensation que la scène est jouée à l’envers. L’homme ne me donne pas la montre. Il la dérobe à mon poignet et détale. Je la tiens pourtant dans ma paume. Mais je n’arrive pas à croire à son existence. Seena Noigiallach est gravé sur le fond. Ça, c’est une évidence. J’ai craint un instant y voir inscrit mon nom.

J’apprends à la bibliothèque centrale que Noigiallach est le nom d’un roi irlandais du quatrième siècle signifiant qui possède neuf otages. Rien sur Seena. A quoi je m’attendais ?  Je laisse la montre sur la table en partant.

Peut-on considérer que ce mince évènement suffise à dire que quelque chose est arrivé ?

(Ne me répondez pas, je vous en prie)

 


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