Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Don't be sad

Ann F Border

BancsApril Katische s’assoit au pied du banc. Le dos contre l’assise. A cause de l’homme qui dort dessus. C’est son banc à elle, et bien que deux ou trois autres soient libres alentour, elle n’en fait pas de cas.

Le dormeur finira pas se réveiller. Dans le cas contraire, ça signifie qu’il ne dort pas. Elle n’aura plus qu’à revenir demain, quand tout ce qui se fait dans ce cas- là aura été fait.

Elle connait ce banc par cœur. Les estafilades, la peinture écaillée, les boursouflures, les déformations, le fuck et le love gravé au couteau, l’un au dessus de l’autre sur une lamelle.

La première fois qu’elle s’était assise dessus, c’était il y a vingt ans en compagnie de Lewis. Il y avait pris place le premier, l’invitant à en faire autant. Il avait allumé une cigarette qu’il laissait se consumer dans sa main. La fumée remontait vers son poignet et se perdait dans ses poils bruns. Une mèche de cheveux pendait sur son front dans l’axe de son nez. Puis il s’était mis à parler : Voilà…Enfin…Bon… Il parlait si on veut. Il lançait des mots en espérant qu’elle en comprenne le sens. Il regardait ses pieds à elle, comme si les siens avaient disparu. Elle se souvient de ses orteils couverts de poussière parce qu’elle portait des chaussures ouvertes. Voilà. Il s’était levé, lui avait dit : Ne sois pas triste. Puis il avait marché comme s’il ne savait plus le faire et s’était mis à courir alors qu’il se croyait hors de sa vue. Au coin de la rue, il s’était senti soulagé, elle en était sûre, comme s’il avait échangé un vieux pardessus contre un neuf. Il avait soupiré largement et ça lui avait fait l’effet d’une douche. Alors qu’il atteignait Columbus Circle, c’était un autre homme.

Le bras du dormeur glisse sur son épaule. Ses poils sentent le tabac froid. Elle se tourne vers lui et reconnait son visage.

Ne sois pas triste. Pourquoi l’aurait-elle été ? Elle avait baptisé le banc Lewis et rien d’autre.

 

Commentaires