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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

About John

Ann F Border

 

Photo 022Mon nom est John Bilerbets. Un nom sans origine pour ce que j’en sais. 

Je ne suis pas né d’hier, d’après le temps qu’il me faut pour faire remonter les souvenirs à la surface. Comme me rappeler en particulier d’un square de mon enfance. Je sais qu’il n’y en avait que deux ou trois où on allait toujours avec ma mère. Mais elle disait on va au square, John, sans le nommer. On marchait peu ou longtemps et je les différenciais en fonction de la distance.

J’ai porté pas mal d’uniformes. Non, aucun de l’armée, ni des pompiers ou de la police. Mais des uniformes de gardien de parking, de concierge, de portier d’immeuble, de grands magasins et de chasseur d’hôtel. J’ai toujours mis un point d’honneur à les tenir propres. À briquer les badges. Et c’est une histoire de plusieurs minutes devant la glace pour caler la casquette. J’aime les casquettes. Elles me donnent l’impression d’être un homme. Ce n’est pas une chose acquise malgré les attributs. Vous je ne sais pas, mais moi ça ne m’arrive pas souvent.

Je ne possède rien de précieux. A part peut-être une histoire que me racontait ma mère. Je n’en ai jamais vraiment saisi le sens ou la substance. Je ne sais pas si elle m’a changé ou quoi, mais elle est comme un objet dont je ne peux pas me défaire.

Chaque été, il y avait une femme qui promenait son fils dans Prospect Park.  Elle lui tenait la main avec affection et lui achetait invariablement une glace italienne à la vanille marbrée de fraise dans la longueur. Tous les jours, elle disait la même plaisanterie au marchand de glaces, qui avait fini par ne plus en rire. Puis, elle tendait un mouchoir en papier à l’enfant et lui dégageait une mèche du front. Enfin, elle lâchait sa main, lui mettait une claque affectueuse sur les fesses et allait s’assoir sur le banc d’en face en surveillant ses allers et venues. Immanquablement, le garçon faisait tomber son cornet dans le sable et la femme courait lui en acheter un autre. Le marchand de glace lui tendait un nouvel ice-cream en faisant une moue triste. Car cela faisait déjà deux ou trois étés que la femme n’était plus accompagnée par le garçon. Il n’avait pas remarqué tout de suite l’absence du gosse. Mais il était imprimé dans sa rétine. Les gestes répétitifs de la femme parvenaient par une magie quelconque à le faire réapparaitre encore et encore. C’est du moins ce que le glacier en conclut. Puis un jour elle disparut à son tour.

C’est une histoire étrange, non ? La seule dont je me souvienne.  Et ce n’est pas le hasard si elle persiste. Jamais rien n’a persisté avec autant de clarté qu’elle dans ma pauvre tête.  Ma pauvre tête. Je dis ça sans me plaindre.

Ça me fait penser que des têtes j’en ai tenu pas mal. Des visages de femmes entre mes mains, pour voir. Il n’y a qu’elles qui se laissent aller comme ça. Elles se penchent en avant lentement, jusqu’à découvrir leur nuque, vous voyez ? Et je tiens dans mes paumes tout ce qui leur appartient. Mais c’est une illusion, je ne suis pas dupe. Je ne saisis rien, au fond. Ni leurs pensées, ni leurs sentiments, ni leurs souvenirs, ni leurs visions, ni leurs désirs, ni les odeurs emprisonnées dans leurs mémoires, rien.

Les odeurs… Quelquefois, certaines remontent brutalement du passé sans que je n’aie rien demandé. Et la sensation que j’éprouve alors me broie le cœur. Je me retrouve dans un endroit où je ne peux plus être. Un lieu fantomatique, angoissant où je peux à peine respirer. Durant un moment, je ne suis plus rien, ni l’homme d’aujourd’hui, ni l’enfant, ni l’homme d’hier. Ça me rappelle juste que je suis mort plusieurs fois dans ma vie. Et que je mourrai encore.

Nous tous, on se balade dans cette maudite ville comme si de rien n’était ! On fait comme s’il n’y avait pas toutes ces choses ahurissantes dans notre crâne, tous ces cadavres de nous-mêmes et des autres. Et des regrets sensationnels.

Bilerbets ? C’est un nom inventé par ma mère. Un nom affreux. Elle ne pensait pas qu’on le porte longtemps. Elle me le promettait souvent. Seulement les unions ne sont pas fréquentes dans ma famille. Ma famille ? Ma mère et moi.

Pourquoi septembre est-il toujours si triste, John ? Ma mère me demandait ça chaque fin d’été en regardant la pointe de ses escarpins clairs, ou en soulevant légèrement le rideau de la fenêtre qui donnait sur la rue. Je suis né en septembre, je lui répondais. Mais non, pas ce septembre-là, imbécile, les autres !

Elle me racontait qu’il y a longtemps, septembre était le septième mois de l’année. L’hiver n’existait pas encore puisque l’an commençait en mars. Ça ne devait pas être si triste alors, je lui disais. Ouais, elle me répondait avec un sourire pâle.

 

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