CHRONIQUES NEW YORKAISES
Il marchait depuis une heure. Sa main droite était engourdie parce qu’elle serrait un sac en plastique contenant quatre bouteilles de
bière pleines. Il traversa le pont et décida de bifurquer vers Fulton Street. Il n’aimait pas ce qu’était devenu le quartier du South Street Seaport. Les boutiques chics ou cheap, les restaurants
italiens. Les noms peints sur les façades de briques comme sur des pierres tombales. A New York, il ne fallait pas s’attacher. Le passé était enfoui sous de nouveaux matériaux, de nouvelles
histoires, de nouveaux langages. Il subsistait une toute petite trace de chaque chose comme ces façades rouges avec des noms de famille peints en blanc ou noir, pour que vive le rêve américain.
Ça marchait encore, même pour lui.
Il s’assit un moment dans Water Street. Sur le trottoir. Face au tablier du pont. Des bruits de pneus sur le métal. D’ici il ne voyait pas la première arche. Il rejoindrait Dover Street dans un moment pour l’apercevoir. Ça lui faisait un choc à chaque fois. Comme une église. De celles que les non-croyants comme lui aimaient bâtir. L’arche, les câbles, la rouille sur les armatures d’acier. Une église plus sensée que les édifices religieux et leur architecture pompeuse.
Il se frotta la main pour éliminer la marque laissée par l’anse du sac en plastique. Le bas de Water Street serait bientôt démoli. Les Caterpillar étaient en place, face aux immeubles vides, menaçants comme des blindés. Il regarda les vitres où des rideaux pendaient encore, gris de poussière et d’abandon. Tout ce qui avait vécu ici, vivait ailleurs ou avait disparu. Et s’il sentait la présence de fantômes, ça n’était que les siens.
Sur le trottoir d’en face, un chauffeur accroupi lustrait les jantes de son GMC Yukon. Il le regarda un moment. L’homme était concentré. Rien d’autre ne comptait pour lui que d’effacer les traces laissées par la ville. Il recommencerait demain, après-demain et les jours suivants. Puis, il capitulerait. Trop vieux, trop fatigué, trop lucide pour ne pas voir l’inutilité d’une telle action.
A l’angle de Water et de Dover, il y avait un agent du trafic en faction. Il dissimula le sac en plastique sous son pardessus. Mais les bouteilles s’entrechoquèrent. Il sourit timidement au policier qui ne prêta pas attention à lui. Ce n’était pas ce qu’il craignait au fond. C’était l’idée qu’on le voit comme un pauvre type qui portait sa drogue dans le prolongement de son bras. Une partie de lui. La plus grande part.
Le policier et le chauffeur étaient les deux seuls personnes, parmi celles qu’il avait croisées aujourd’hui, dont il se souviendrait. Le flic, à cause de son évidente tristesse. Absent et pourtant là devant lui. Le corps était tout juste bon parfois à accomplir les gestes quotidiens mécaniques, comme gagner sa vie, alors que l’esprit, Dieu seul sait où il se trouvait au même moment. Il n’oublierait pas de sitôt cet uniforme vide.
Les quatre bouteilles de bière devaient être chaudes à présent. Ça n’était pas grave. Il n’avait jamais eu l’intention de les boire. Il les abandonna sous les poutres de soutien du pont, comme il l’avait décidé. Sous les artères rouges sang du tablier qui le menaient de la rive d’en face jusqu’à cette rive. De cette rive jusqu’à celle d’en face.
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