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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le conte du conteur, du canard et de Qui-Vous-Savez.

Mary and Co
Il y avait dans Central Park, un canard. Sis au Conservatory Water. Il n'était pas le seul canard à vivre là. Il y en avait d'autres, de différentes marques, je suppose. Des garrots albéole, des erismatures rousses, des canards à front blanc ou noirâtres…Wikipédia ne m'a pas mieux renseigné. Qu'importe ! De toute façon, ce canard-là était en bronze. Un passage en fonderie, ça rend impossible toute identification. Oui mais, la faute à qui ? Jugez-en par vous-mêmes.
Il y a de par le monde, vous ne l'ignorez pas, pléthore de conteurs. Et malgré mes nombreuses demandes de dispenses auprès de Qui-Vous-Savez, ils meurent, comme vous et moi. Un grand vide se crée alors, dans tous les endroits où ils déposèrent le fruit de leur imagination. Comme des trous dans la couche d'ozone. À part que ça ne se passe pas près de chez Qui-Vous-Savez, mais là dans vos maisons, sur la pelouse de Sheap Meadow, sur les bords de l'Hudson, sur les bancs du métro, sur les chaises à barreaux de bois verts de la Public Library, partout où vous aimez lire. Des trous gros comme ça ! Et vous n'arrivez plus à penser, à vous évader, à voyager. Enfin, ça serait le cas, si mon obstination à sauver les conteurs n'avait pas payé.  
Certes, je n'ai pu les sauver tous. En vérité, j'obtins l'autorisation pour un seul. Hans Christian Andersen. Dans un premier temps, il ne fut, à son sujet, aucunement question d'immortalité. Toute juste un sursis de quelques jours, pour qu'il achève un ouvrage, ou embrasse plus longuement les siens. J'eus beau protesté, spamer nuit et jour l'ordinateur de Qui-Vous-Savez, rien à faire.
-  Pourquoi sauverai-je un conteur ? argua-t-il. Ils écrivent des choses insensées. Et ça se vend ! Le pire, c'est que ça se vend !
Je lui expliquai que c'est son livre à lui qui se vendait le mieux depuis des siècles. Et j'allai mettre en cause la vraisemblance de ses écrits, avec quelques exemples bien sentis, quand il me dit :
- C'est normal ! mon histoire à moi est crédible.
- Ha ! fis-je.
Cette exclamation m'échappa. Je crois que c'est à cause d'elle que je perdis pour de bon tout mon crédit auprès de Qui-Vous-Savez.
- Votre Franz, me lança-t-il, quand est-ce qu'il va…enfin, vous voyez... mourir, quoi ?
- Le 04 août 1875.
Ma précision lui rabattit le caquet. Il craint un moment que je ne fus un ange. Il fut un temps où il en virait plein. Et quelques-uns ouvrirent leurs propres boîtes de bondieuserie, pour lui faire de l'ombre. Peine perdue. 
Je ne vous rapporte ici que quelques bribes de notre interminable négociation. De guerre lasse, Qui-Vous-Savez accéda à ma requête. Je pus sauver un conteur.
J'allai donc quérir Andersen sur son lit de mort, car avec tout ça, j'arrivais presque trop tard, et je lui fis part de la divine décision. Pour le coup, lui me prit vraiment pour un ange.
- Mène- moi au paradis, me chuchota-t-il, agonisant. Je ne désire rien d'autre. Le bruit de l'eau, le bruissement des feuilles, les pas sur la terre meuble, et le chant des oiseaux.
Je vous assure qu'il m'a dit ça. À part que moi, avec tout le raffut que j'avais fait auprès de Qui-Vous-Savez pour lui obtenir son immortalité, je me refusais à rendre l' âme du conteur, fusse-t-elle consentante.
Dieu merci ! si je puis dire, il existait, depuis peu, un échantillon de paradis sur la presqu'île de Manhattan. Un rectangle d'Eden, tombé du ciel, que l'on nomma Central Park, puisqu'il était central et que c'était un parc.  On en avait parlé dans les journaux du monde entier. J'y menais Andersen au plus vite et l'installais non loin du Conservatory Water, en l'assurant que nous avions atteint les jardins angéliques. Dès lors qu'il découvrît l'endroit, les forces lui revinrent. Le clapotis de l'eau, le tressaillement des feuilles ventées, les pas dans l'allée et le gazouillis des oiseaux. Tout y était.
Il s'assit confortablement et ouvrit son grand  livre de contes. C'est alors que Qui-Vous-Savez, furieux que j'ai immortalisé une ouaille toute prête à passer l'arme à gauche, répandit sur elle un métal en fusion, qu'il extirpa à mains nues des Enfers et le conteur fut emprisonné dans le bronze, sans autre forme de procès.
- Ainsi nous sommes quittes, me dit Qui-Vous-Savez, de sa voix d'acteur des années quarante. Ni mort, ni vif, le Franz !
- Un peu comme vous ! lui rétorquai-je.
Mon problème, c'est que je n'ai jamais pu la boucler. Et sur ce coup-là, j'aurai dû.
Bah ! Je n'avais échoué qu'à moitié. L'âme du conteur était vivace sous le bronze et elle colportait sa fantaisie alentour. Éternellement.
Et le canard, me direz-vous ? Vous savez ce qu'il vous dit, le canard ?

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