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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le conte de la boutique fantôme

Mary and Co
Il existe dans le Village une boutique plus résistante que les autres, qui, de fait, a vu Manhattan débouler à ses pieds. Mais jamais elle ne lui cèdera un yard. Ni même, n'est-elle tentée, quand Greenwich a la côte, et ça arrive souvent, par les magnifiques têtes de présidents que lui proposent quelques médecins esthétiques, dentistes ou psychothérapeutes, pour qu'elle dégage. Pourtant, elle adore les reproductions de têtes de présidents. Mais elle en a déjà des tonnes et n'aiment pas les toubibs. Ils sentent l'éther, quelquefois.
Afin qu'on lui foute la paix, elle ne ravale plus sa façade, bien que cela lui en coûte. Et elle a loué ses combles à Norman et Fairbanks, un couple de rats homosexuels, après s'être assurée qu'ils n'avaient pas de désir d'adoption. Elle n'est pas idiote. Tout ce qu'ils ont à faire, contre une remise de loyer, c'est de cavaler dans le grenier lorsque des importuns se pointent.
C'est qu'en plus de se sentir bien dans le quartier, elle est la dernière à New York dans sa spécialité. Les boutiques n'ont pas d'héritiers, alors elle doit tenir jusqu'à la fin. Même si elle ne sait pas trop ce que fin signifie.
C'est ainsi que chaque matin, elle ouvre son rideau de fer. Invariablement, il s'arrête à un mètre cinquante du sol. Son mécanisme s'est enrayé à la mi-septembre 1963. Mais les clients ne se blessent pas en le franchissant, parce qu'ils sont déjà tous morts. Et les morts ne peuvent avoir de blessures corporelles, c'est bien connu. Ils ont bien assez à s'occuper de leurs blessures de l'âme. Et c'est exactement pour ça qu'ils viennent ici. La boutique possède le plus grand choix de pansements pour l'âme de tout Manhattan. On en trouve des prédécoupés ou bien vendus au mètre, adaptés aux gros traumatismes (une spécialité de la maison), colorés, aérés, en spray, à motifs, hypoallergéniques, Haute Couture (Il y a des morts à qui ça plait), imbibés de baume, enduits de lotion antiseptique…
Aussi, la boutique vend quelques fripes, au cas où un macchabée préfèrerait rôder parmi les vivants, dans un vieux Trench Burberry's, gémissant à cause de plaies mal refermées. Mais hanter, c'est chiant comme la mort. Il y a peu de preneurs.
Et si, par mégarde, un vivant entre dans la boutique, il n'est pas refoulé. Le client est roi. Et de vous à moi, c'est la plus belle chose qui peut lui arriver.
 

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