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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le boxeur. Partie VIII

Mary and Co

Elle portait des vêtements sombres, pas toujours noirs. De fait, la pâleur de son visage semblait plus lumineuse. Mais ça ne voulait rien dire, d'optimiste s'entend. La lumière accroche n'importe quoi. Même le flanc des bâtiments concentrationnaires.

C'était un jour pourri. Un de ceux où elle ne pouvait se décider de vivre vraiment. Une boule comme un poing dans l'estomac et les pieds plombés. Le moment pour accomplir les choses interdites, par la peur, s'entend. Rejoindre le mouvement de la foule et voir où il menait, cette fois-ci.  

Elle marchait rapidement malgré la vieillesse, plus vite qu'il n'aurait fallu et sûrement pas de la bonne manière. Il n'y avait rien à faire, le déplacement restait une épreuve.  Les souvenirs n'allaient pas tarder à rappliquer. La fumée sortant de la gueule des chiens, les planches goudronnées des wagons, cette horrible collection de regards…Et cette étrange seconde lorsque l'on est poussé hors du train.

Quand le boxeur lui attrapa le bras, pour l'aider à traverser, elle le regarda à peine. Il ne lui avait pas demandé son avis, mais elle ne le repoussa pas, car il arrivait à temps.

- Ce carrefour est dangereux, se justifia-t-il.

- À mon âge, le seul danger, c'est de posséder une mémoire intacte.

Ce gamin était probablement le seul habitant de Manhattan qui ne se préoccuperait jamais de son sort et elle l'effrayait avec des inepties de vieillard sénile. Dieu merci ! il ne broncha pas.  Une légère pression sur son bras, sans plus.

La chaleur de la main du Portoricain traversait l'étoffe, pourtant épaisse, de sa veste. Pas comme une arme blanche. Mais c'était douloureux, tout de même. Une douleur délicieuse. Un délice douloureux. Elle ne savait le dire. Une réminiscence. Un autre homme, un ailleurs, un autre temps. Tout ça était tellement banal. Pas un mot, une odeur, une couleur du ciel, qui ne ramenait au passé. La vie ne défilait pas. Elle s'enroulait autour d'elle-même. Les bonnes et les mauvaises heures se mélangeaient et c'était ça le pire. Plus de discernement.

- On est arrivé, dit le boxeur.

- Je le crois aussi, répondit-elle.

Lorsqu'il lâcha son étreinte, elle fut parcourue de frissons au point de contact.  Il lui sourit légèrement et s'éloigna. Elle l'observa jusqu'à ce que son corps fût avalé par la foule. Pourquoi en aurait-il été autrement ?

Le lendemain et les jours suivants, le Portoricain revint sur les lieux où il l'avait rencontré. Mais il ne la revit plus. Il regretta de ne pas l'avoir sauvé et savait exactement ce qu'il aurait dû faire. Une légère entaille au niveau de la nuque pour que la vie s'échappe d'elle dans le bon ordre. Il lui aurait tenu longuement la main. Et son amour angélique aurait empli son corps d'une bien meilleure matière que le sang.

Longtemps, il fut hanté par les images qu'elle avait, malgré elle, instillé dans son âme. Il se jura de ne plus jamais défaillir.

 

 New York, 1989.

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