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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Bus stop

Ann F Border

st-Patrick.jpgChaque jour depuis quelques semaines, elle se rendait à la cathédrale Saint-Patrick aux alentours de midi. Ça mobilisait presque toutes les heures de sa journée, en préparation et en trajet. Elle n’était pas catholique, ni d’aucune autre confession. Ses origines italiennes l’avaient éloigné du christianisme et des dieux de toutes sortes. Elle avait remarqué très tôt dans sa jeunesse que les femmes ne sortaient jamais gagnantes des arrangements bibliques ou des autres lectures religieuses.  Dieu la terrifiait et les femmes qui s’arrachaient les cheveux ou se frappaient la poitrine en son nom encore plus. Elle n’avait que faire d’une foi qui se nourrissait de la douleur d’un jeune homme mourant clouté aux quatre membres. La Grande Douleur exposée, comme preuve que nos existences étaient bénies, quelles qu’aient été nos souffrances. Restait plus qu’à se taire.

Elle ne priait jamais, ou ses prières n’avaient pas de destinataire. Elle fermait les yeux pour s’entendre les prononcer à son esprit. Je vous en supplie, aidez-moi… Les litanies retombaient aussitôt dans le fond de son crâne. Je t’en supplie, trouve la force… Une ou deux fois, elles lui répondirent en s’aplatissant contre sa voute osseuse. Démerde-toi.

En arrivant devant Saint-Patrick, elle comptait les marches du parvis et entrait après avoir dépoussiéré ses vêtements. Un geste parfaitement inutile, sauf pour qui possédait le pouvoir de détecter les particules. Elle les détectait. Des grains microscopiques, noirs, gris, verdâtres. Des squames de peau, des molécules de gaz. Les gaz étaient nombreux. Elle en découvrait de nouveaux chaque jour. Et aussi des poussières de toutes sortes qu’elle avait répertoriées dans un carnet en deux catégories : les dangereuses et les inoffensives. Les dangereuses étaient plus rares. Mais elles finiraient par la tuer puisque c’était là leur deuxième fonction. La première étant de s’échapper des matériaux et organes toxiques. Elles la tueraient à une date qu’elle situait approximativement aux alentours de bientôt, d’après ses calculs. Ils prenaient en compte le poids des toxines absorbés, le temps passé sur cette terre, puissance dix, parce qu’elle n’avait jamais quitté New York et que c’était un facteur aggravant.  

La visite à Saint-Patrick devint évidente lorsqu’ elle identifia avec plus de précision les derniers jours de sa vie. Mais elle ne s’y rendait pas pour trouver de réponses sur la mort. Elle n’avait aucune idée de ce que ça signifiait. Et les théories de ceux qui avaient tenté de l’affranchir étaient si nombreuses et absconses qu’elles avaient finies par se dissoudre dans son esprit en une bouillie d’ignorance qu’elle avait vomi en même temps qu’un canard laqué à emporter.  

Elle attendait le clin d’œil du vigile pour s’avancer dans l’allée et prendre place sur un banc jusqu’à ce qu’une messe l’en chassât. Elle n’aimait pas les offices. Les habits trop riches des employés divins, leur voix péremptoire. Le Seigneur est venu vers moi… Elle reprenait place quand l’église se vidait et ne faisait rien d’autre qu’attendre.

Elle avait une théorie. Si le paradis et l’enfer appartenait à Dieu, rien à dire là-dessus, tout cela était bien ficelé, l’au-delà lui échappait complètement. Le véritable au-delà, celui où reposaient les êtres comme elle, abandonnés, sans foi, sans réponses. Les êtres apeurés qui avançaient dans l’existence en jetant des regards derrière leur épaule. Ceux qui ne remaniaient pas leurs souvenirs pour s’arranger le quotidien. Un au-delà parfaitement équipé pour répondre à toutes les interrogations, pour séparer le grain de l’ivraie, pour soulager vraiment les âmes tourmentées. Un soleil permanent, un vent léger et de vraies paroles échangées en face à face. Pas d’intermédiaires vêtus à la Dieu, qui vous parlait au nom du Tout Puissant, sans qu’on ne pût rien prouver, sans qu’on ne pût s’empêcher de trembler. Et bien, tous ses calculs situaient la porte du véritable au-delà précisément sur l’emplacement de la cathédrale. Un hasard qu’elle ne chercha pas à expliquer. Les équations étaient formelles. Elle eut beau les faire et les refaire, y ajoutant des variantes, le résultat était toujours identique. Son doigt désignait l’entrée de l’au-delà entre la 51è et la 52è rue et partant de la 5è avenue jusqu'à Park avenue.

Le vigile de Saint Patrick se nommait Rib Cleraman. Cet homme-là n’était pas humain. Il n’avait ni famille, ni passé, ni appartement, ni compte bancaire, ni carte de bus, ni rien du tout. C’était un employé de l’au-delà. Certains des regards soutenus qu’il lui lançait l’en convint. Il savait. Le soir venu, il s’effaçait derrière une colonne et se dissolvait dans une volute pour réapparaitre au matin dans son uniforme. Silencieusement, il s’assurait que les passages vers l’au-delà se déroulaient bien. C’était ainsi qu’elle voyait les choses. Elle le trouvait quelque peu inquiétant, mais au fond pas plus que tous ces gens qui déambulaient dans l’église et priaient en baissant la tête alors que Dieu demeurait au ciel.

Le dos calé contre le dossier inconfortable du banc, elle balançait sa jambe gauche, croisée sur la droite, en regardant le bout de ses doigts. Parfois, elle souriait à un souvenir gai. Depuis plusieurs jours, c’était ceux-là qui remontaient à la surface. Elle tournait la tête vers Rib qui lui faisait des signes, puis vers l’allée. Elle regardait l’heure ou notait des choses dans son carnet. Elle s’attardait sur les détails des vitraux, ou sur les filets de lumières qui transperçaient l’espace. Souvent elle s’endormait.  

Un soir de mars, vers huit heures trente, Rib Cleraman vint la réveiller, comme il le faisait presque chaque jour avant la clôture des portes. Mais cette fois, il ne prit pas la peine de la secouer amicalement. Hey, il est temps d’aller dormir dans les lieux où l’on dort ! Il sut en la regardant que toutes les histoires qu’elle lui avait racontées étaient vraies. Elle avait traversé la porte menant d’ici au véritable au-delà.

Commentaires

Lisa 24/01/2010 15:30



 Un site ponctué d’histoires plus intéressantes les unes des autres.Excellent. Lisa