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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

BlackRat

Ann F Border

Photo-043.jpgQuand Louis Colman ouvrait le coffre de sa Toyota de 97, une odeur de vie de famille s’en dégageait. Odeurs de linge raidi par la lessive bon marché, de nourriture grasse, de javel, de tabac, de couches pour bébés, de cire de bougie, de tube cathodique chaud.

Un règlement de compte l’avait privé de son œil droit. Il l’avait remplacé par un œil de verre noir. À la suite de quoi, on le surnomma BlackRat. Ça plaisait à tout le monde de préciser la couleur des gens de couleur.  Sa vie se trouva transformée par ce surnom. On ne l’employa plus que pour les basses besognes, aux heures obscures du jour ou de la nuit. Relégué dans le monde invisible et grouillant des faubourgs, des ruelles et des porches mal éclairés.

Pour l’heure, BlackRat travaillait pour Herman Melvill. Un prêteur sur gage écossais mauvais comme la peste.  Il portait une broche de kilt en forme de dragon sur le revers de sa veste en cuir, qu’il utilisait parfois comme surin.  Herman ne savait pas que son nom était célèbre à une lettre près, et il n’avait jamais rencontré personne pour le lui faire remarquer. Ni même sa mère qui choisit le prénom par hasard. Ce fut en tombant sur une édition de Moby Dick posé sur le siège passager de la Toyota de BlackRat, qu’il découvrit son homonymie. Ce jour-là, il ouvrit le livre et le tint des deux mains comme on porte un plateau de fast food. Il se fendit de plusieurs et merde, referma l’ouvrage et caressa le nom de l’auteur sur la couverture du bout de ses gros doigts. Il frôla chaque lettre avec respect, sauf le "e" qu’il gratta avec son ongle, comme pour l’effacer.  Si ce n’était pas ce chien d’Herman qui l’avait eu, BlackRat aurait trouvé le geste poétique.  Le véritable nom de l’écrivain était bien Melvill sans "e" mais il se garda de le dire.

Dans la journée, le job de BlackRat consistait à rafler tout ce qui avait une valeur marchande chez les débiteurs d’Herman Melvill. Il fonçait à travers les appartements en moulinant l’air avec sa batte de base-ball tout en faisant un inventaire rapide du regard. Il claquait les portes, brisait les objets sans valeur, effrayait les enfants recroquevillés sous les tables. Deux réactions étaient possibles de la part des clients de l’écossais en réponse à son déchainement. La première le laissait généralement sur le carreau. Parce que les autres n’avaient rien à perdre. Ils fonçaient dans le tas. La deuxième réaction, la plus courante, était celle qu’il redoutait le plus. Les larmes, les promesses de vaincus, les femmes qui s’offraient à lui pour épargner leur électroménager, les voix mielleuses des discours rodés de la misère l’anéantissaient. Et c’était seulement quand il obtenait ce qu’il voulait par la lutte qu’il réussissait à sauver quelque chose de son âme. Une parcelle de lui qui monterait au ciel alors que tout le reste brûlerait en enfer. Ça n’était pas plus compliqué. Tout un chacun se faisait une idée précise des abymes par ici.
Vers dix heures, BlackRat se garait dans la 8e avenue, entrouvrait le coffre de la Toyota plein jusqu’à la gueule du fruit de son racket.  En deux phrases chuchotées à l’oreille des passants, l’article était fait. Les objets changeaient de main. À trois heures, Herman Melvill se ramenait pour récupérer le cash.

Aujourd’hui, l’écossais savait que les choses allaient mal tourner. Quand il monta dans l’habitacle de la japonaise, BlackRat ne répondit pas à son salut et tapait du pied nerveusement contre la pédale de frein. Un plâtre recouvrait le poignet et la paume de sa main droite. Toutes les secondes un néon qui clignotait contre une façade, laissait apparaitre les dégâts faits à son visage. Sa lèvre supérieure était recousue et tuméfiée. Son orbite droite était vide et ses arcades sourcilières tellement gonflés, qu’Herman se demanda comment Colman avait conduit jusque là. Il se fendit de quelques putain, t’en as reçu une belle ! et réclama ses têtes de présidents.

Louis Colman soupira bruyamment et tendit sa main valide vers celle d’Herman, et comme on verse du sable, il y déposa l’œil de verre de BlackRat. Mon "e" lui dit-il. Puis il descendit de voiture en laissant les clés au contact et se dirigea vers Times Square. Il s’exposa à la clarté artificielle en attendant que le jour se lève pour parcourir la ville sous le feu indolore du soleil éclatant.

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