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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le boxeur. Partie IV

Mary and Co
- Tu crois à l’attraction ? lui demanda le boxeur en fixant un point  loin derrière son épaule.
Elle n’osa se retourner pour suivre son regard. Tout cela paraissait si fragile.
- Oui, répondit-elle, brutalement.
Par attraction, elle avait compris attirance, alors une affirmation massive s’imposait. Il n’y avait pas des tonnes de mecs qui s’intéressaient à elle. Il s’agissait de ne pas contredire celui-là. Surtout qu’il était à se damner.
Elle passa la main dans ses cheveux et tira sur son tee-shirt qui s’était recroquevillé au dessus du nombril. Combien de temps avant le sexe ? Qu’importe, elle serait patiente.
- Qu’est qu’il y a de tellement attirant en bas ? poursuivit le boxeur en s’agrippant au grillage anti-suicide.
Merde ! Il parlait de Newton, de la chute des corps. Tu parles d’un plan !
La chute des corps. En plus, elle détestait cette phrase. Pourquoi y avait-elle pensé ? C’était foutu maintenant. Elle venait de perdre le contrôle sur l’horloge. Elle était presque vieille et, soudain ça se voyait. Elle en était sûre. Tout son boulot journalier, minutieux et harassant pour faire illusion, cédait sous le poids d’une simple phrase, d’une sentence, d’un rappel. C’était foutu. Elle ne supporterait plus que des mains la touche. Un triste inventaire, ça ressemblerait à ça. Sale con de portoricain !
- Quoi ? cria-t-elle. D’où tu sors, pauvre taré, pour poser des questions pareils ?
C’est l’enfer en bas ! tout est attirant. Ça remue, ça chauffe, ça pue, ça se fout sur la gueule, ça baise, ça brasse du fric… C’est increvable. C’est tout ce qui compte.
Le boxeur la dévisagea. Elle n’était pas belle au point qu’il en tremble. Il tremblait pourtant, à cause de cette manie de ne jamais s’attacher à un ensemble. Ce qu’il advenait des corps était l’œuvre du temps, point barre. Le lieu, le milieu de naissance, les rencontres, les douleurs, les substances, les saisons, les bonnes et les mauvaises heures…
Seuls les détails le troublaient, en fait. Il portait un regard de femme sur les femmes. Non pas, comme elles, pour trouver chez l’autre de meilleurs ravages.
La persistance de la jeunesse. Il ne voyait que ça. Sur les lèvres, la nuque, les seins, le ventre, les mains…La vieillesse recouvrait bien leurs corps d’un voile de surface gris (c’est comme ça qu’il l’imaginait), mais elles combattaient des années durant et allaient mourir sans vieillir vraiment.
Dommage que celle-là ait ouvert sa grande gueule.
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, dans une benne de la 13e Est, on découvrit la phrase « par abandon » taillée, post-mortem, à la lame sur sa chair.
 
New York, 1989.
 

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