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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Black hour of the day

Ann F Border

Sur les escaliers de la Chase Manhattan Plaza, un homme avait fait une chute. Et il avait refusé mon aide. Agacé par la douleur, il m’avait adressé un geste dissuasif. Je m’étais assise sur les marches et avais attendu, la tête en l’air, que quelque chose traverse le ciel, mécanique ou naturel. Ni l’un, ni l’autre. L’homme ne se relevait pas. Il me lançait des regards furtifs par-dessus son épaule. Je l’ignorais. Il frottait sa jambe et respirait fort. Je me levais enfin.

L’homme se leva à son tour. Un mince filet de sang coulait le long de sa jambe dénudée. Il s’engagea dans Pine Street en boitant légèrement. Deux ou trois fois il se tourna vers moi. A chaque fois son regard était différent. Le dernier porteur d’un regret.

Je m’assis à l’emplacement de sa chute. Et c’est à cet instant que New York entra dans une heure inconnue. Je connaissais toutes les lumières new yorkaises. La direction des coups de vents, la signification des ombres. Je marchais si souvent dans la rue que plus rien ne m’était étranger. Ni même les codes gestuels des passants. Je devinais s’ils étaient de Brooklyn, de Harlem, de l’Upper ou du Lower à leur manière de se mouvoir. Seuls les touristes n’avaient que peu d’intérêt et je n’avais rien appris d’eux, si ce n’est à les éviter. Ils remplissaient les salles de spectacles, les chambres d’hôtels, les terrasses de café. Ils formaient une figuration attrayante et nécessaire. Je rêvais parfois que leurs yeux étaient recouverts d’une fine pellicule blanche, qui, si elle ne les rendait pas aveugle, leur cachait l’essentiel. C’était un rêve de gardien de trésor. Je connaissais toutes les heures new yorkaises mais celle qui se présentait m’était inconnue. Le ciel s’était comme absenté, du fait de mon impossibilité à le décrire. Et ce qui m’entourait me sembla nouveau et étranger. Je restais assise un moment et fermais les yeux pour parcourir mes souvenirs. La ville y étalait ses heures véritables. Mais je devinais que c’était un mensonge, comme à peu près tout ce qui traverse la mémoire.

Lorsque je rouvrais les yeux, l’homme qui était tombé un peu plus tôt me faisait face.

J’étais sûr que vous feriez ça, me dit-il. Vous assoir où j’étais assis.

C’est un hasard.

N’empêche, vous ne devriez pas rester là. Ce n’est pas une bonne place.

Puis il se tut, mais tendit sa main pour m’obliger à me lever. Alors qu’il me tirait doucement au bas des marches, j’aurai juré qu’il fouillait dans mes pensées.

Voila, dit-il quand on eut atteint le trottoir. Puis il partit en claudiquant et me fit un signe sans se retourner.

 En me dirigeant vers la Batterie, je me rappelais de cette femme que j’avais rencontrée quelques jours auparavant. Elle trainait devant elle une valise à roulettes débordant de sac plastiques et de vieux vêtements.  Elle m’avait coincé avec contre un mur et demandé d’une voix murmurée s’il y avait un ferry en partance pour Staten Island.

Il y en a toujours qui font l’aller-retour.

Elle parut satisfaite de ma réponse et me libéra.

Le jour où il n’y aura plus de ferries pour Staten Island, ça ne signifiera certainement pas que New York est morte, mais que moi je le suis, me cria-t-elle alors que je m’éloignais rapidement. 

(Sculpture Groupe de quatre arbres, Jean Dubuffet)

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