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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Helen Meritt's story

Ann F Border

Duane-Reade.jpgHelen Merritt travaille de nuit au Duane Reade de la 34e. Tous les jours de l’année, sauf le 4 juillet.

Aujourd’hui, elle fête ses quarante-cinq ans devant les armoires frigorifiques et se paie une bouteille d’eau minérale française à quatre dollars, qu’elle cogne contre le gobelet de café de Mark Marksman, le vigile, pour marquer l’évènement. Puis elle avale un comprimé d’Advil et retourne derrière sa caisse.

Deux sans-abri dorment dans le sas d’entrée. Un homme et une femme. Ils sont recroquevillés dans un sac de couchage gris. Le vernis de la jeunesse s’accroche à leurs visages, mais sur leurs joues, leurs fronts, leurs lèvres, il s’estompe déjà. Et on distingue, en observant bien, des traits de la vieillesse qu’ils n’atteindront surement pas.

Durant la nuit, Helen rend la monnaie machinalement en souriant trop tard parfois et refuse des grosses coupures à trois reprises. La routine. Mark Marksman dort contre le chambranle de la porte, mais ses lèvres remuent quand les clients entrent ou sortent. Et il émet un son inintelligible mais emprunt de politesse auquel ils répondent par un bonsoir ou un merci.

Vers cinq heures, Henry Auster le pharmacien remonte du sous-sol pour sa pause cigarette. Il ne se passe rien en bas. Helen constate qu’une fois de plus le vieux con préfère se les geler plutôt que de dissimuler quelques minutes sa blouse blanche d’apothicaire sous un vêtement chaud. Il en relève simplement le col pour se protéger du froid et fume dans le sas en tenant la porte grande ouverte. Réveillé par l’air glacial, l’homme et la femme se lèvent précipitamment. Auster les regarde se débattre en ricanant. Le zip de leur duvet est grippé et ils s’en extraient avec difficulté. Le pharmacien leur montre la sortie, rapport au règlement qui interdit qu’on encombre les portes. Une fois dans la rue, les yeux embués, ils refont leur paquetage avec des gestes à la fois lents et précipités. Le pharmacien balance son mégot dans leur direction. En passant devant Mark Marksman, il lui fait remarquer que la femme est enceinte jusque là.

A six heures, Helen se change dans le vestiaire. Elle se lave les mains en regardant attentivement son visage dans la glace au-dessus du lavabo. Elle y cherche les traces de fatigue. Les joues creusées, les lèvres pâles, le teint gris, tout y est. Puis les yeux plantés dans leurs doubles, elle traque les expressions nouvelles, les marques de désillusion. Il y en a toujours à cause des choses qui se passent dans la nuit. A chaque fois une part d’elle-même s’atrophie, s’assèche ou disparait. De bien meilleurs ravages que ceux du temps.

En sortant, elle croise l’homme et la femme qui dormaient dans le sas. Ils font les cent pas près du Cafe 34 pour ne pas geler.

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