Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

The drowned girl

Ann F Border

A-street-copie-1.jpg

Milly Willett compte jusqu’à six, comme dans la chanson, si elle n’a pas fait d’erreur de traduction. Une chanson en espagnol. Compter jusqu’à six et tourner au coin de la première rue qui se présente. Son nom évoquera des souvenirs. Spring Street. Ca ne lui rappelle rien. Plus de printemps à New York. Un long hiver, un été qui frôle novembre. Elle reprend Varick et compte de nouveau. Vandam, Charlton. Autrefois, elle a connu un Ray Charlton. Un noir avec une barbe poivre et sel. Il tenait un kiosque à journaux au coin de Greenwich et Horatio. Il lui avait donné un surnom qu’elle avait presqu’aussitôt oublié. Il faisait ça avec tous ses clients. Un surnom en rapport avec ce qu’il voyait de leur âme, disait-il. Certains venaient exprès. Mais ça ne marchait pas à tous les coups. Parfois, rien ne transparaissait et Ray secouait la tête en rendant la monnaie. Désolé. Il fallait se contenter de ça.

Ray avait des mains de géant avec une cicatrice rougeoyante sur le dos de la droite. Milly y voyait une flèche partant de l’os crochu du petit doigt et se terminant en pointe sur le trapèze du pouce. Et quand Ray mettait la main sur sa poitrine douloureuse, elle craignait que le trait ne s’enfonce et transperce son cœur. Il finit par le faire. Beaucoup se désolèrent de la mort du marchand de journaux. Tous ceux à qui il avait donné un surnom. Tous ceux qui n'en avaient pas encore. Parmi les derniers, il s’en trouva quelques uns qui s’égarèrent.

Elle ressort sur Varick, compte jusqu’à six.  Prend King vers la 6e. Recompte, bifurque sur Drowning. Elle se souvient de son surnom. The drowned girl. Comme le terrible poème de Brecht, lui avait dit Ray en détournant la tête.

Commentaires