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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Comme le Bleu

Ann F Border

Laundry-and-Cleaner.jpgEn quittant le Lower East Side, Mo Chester ne s’arrête qu’une seule fois, en atteignant le coin d’Eldridge, juste avant de bifurquer sur Broome. Il reprend son souffle. New York bascule lentement vers le jour et il a marché vite pour que ça s’accélère. Il porte à la main un sac de toile gris et son unique veste, arborant l’écusson de l’université de new York. Le flambeau.

Il parle à mi-voix, accompagnant son monologue de quelques gestes discrets. Il regarde le jour étendre ses ombres pâles et courtes sur le trottoir. Que ça en soit fini de la nuit une bonne fois pour toutes. Alors qu’il atteint Chelsea, il est ébloui par le métal des jantes d’une limousine et par d’autres objets réfléchissants. Cette saleté de pénombre va finir par céder. Il achète un café et un bretzel à un marchand ambulant, puis le New York Times dans un distributeur et s’assoit sur l’escalier jouxtant une laverie. Son corps se relâche enfin, se défait des angoisses nocturnes, lui appartient de nouveau. L’étau des poumons desserré, le cœur silencieux. Pas sans battements, silencieux.

Mo lit le journal et se brûle les lèvres parce que l’ouverture du gobelet est trop large. Une petite douleur bienvenue. La deuxième fois, il se brûle exprès. Les minutes passent et il sent sur sa peau toutes leurs nuances. Tout ce qui les différencient les unes des autres.

Une employée du Lavomatic sort à plusieurs reprises pour fumer une cigarette. Ce n’est pas la première fois qu’il la voit. Il vient là pour elle. Une femme grande et mince dans une robe longue et légère collée à son corps par la sueur. Elle a une série de chiffres tatouée sur l’avant-bras gauche. La première fois, elle propose à Mo son mégot à moitié consumé. La deuxième fois, elle lui tend un paquet de Marlboro au trois quart plein, puis elle s’assoit à ses côtés.

- Un beau ciel bleu, constate-t-elle.

- Les autres couleurs, je ne sais pas, dit Mo en lui offrant l’une de ses propres cigarettes. Mais le bleu, lui, je sais. Il s’accroche aux particules d’air, parce que c’est ce qu’il doit faire.

L’employée tremble légèrement quand elle approche la main de son visage pour fumer. Un tremblement de vieillesse ou de fatigue. Ou les deux. Une ombre emplit le contour de ses yeux, très enfoncés dans leurs orbites.

- C’est ce que le bleu doit faire, répète-t-elle après Mo.

- Ouais. Et pas de danger qu’il change de plan. Parce qu’au fond, le bleu n’existe pas.

- Sans l’air…

-Ouais, réplique Mo avant d’écraser sa cigarette.

- Il faut que je parte, dit la femme.

- Ce n’est pas possible, lui répond Mo. C’est comme le bleu…

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