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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

child's drawing

Ann F Border

School-buses.jpgUn soleil perché dans le ciel d’un dessin d’enfant.

Un astre en papier ignifugé à cause du danger que ça représente. Un pompier s’occupe de ces formalités. Une perspective approximative où la tête des buildings de l’ouest de la rue s’effondre sur la tête des buildings de l’est de la rue, et l’énorme tache jaune à tentacules lance des flammes jaunes sur la chaussée où se pressent des bus scolaires un ton au-dessus. Derrière leurs vitres des têtes d’enfants avec des yeux grand-ouverts et des bouches grimaçantes. Certains ont posé leurs mains bien à plat sur le verre. On pourrait croire qu’ils envoient des messages de détresse. Mais c’est pour avaler la rue. Tout prendre, tout voir, tout entendre. Mais ils n’entendent que ce qui se passe dans le bus. Ils ne voient que ce qui se passe dans le bus. Le silence pesant d’Emma F., La présence pesante d’Emma F., qui a perdu sa mère il y a quatre-vingt-sept nuits et de la poussière.

Emma ne pleure pas. Elle ne dit rien. Elle regarde ses genoux et l’hématome qui entoure celui de gauche. Un bleu d’avant. Depuis la mort de sa mère, elle range tout dans deux catégories : avant et après. Tout ce qui vient après ne compte pas.  Elle regarde le bleu et lui donne des petits coups avec la boucle en fer de son sac à dos pour qu’il ne disparaisse pas. Parce qu’elle aimerait faire entrer l’avant dans l’après. On n’entend que ça. Le fer contre l’os.

A cause du soleil, c’est l été. Les bus un ton au-dessus se garent devant le zoo de Central Park ou du Bronx, le Met, Le Musée d’Histoire Naturelle, les Cloîtres et ce, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’enfants à New York.

Pendant que les allées sont envahis par les cris perçants des gosses qui comptent leur argent de poche devant les boutiques de cadeaux, les chauffeurs, souvent noirs, s’endorment sur la banquette du fond, la plus large, et une de leurs mains tombe sur le plancher, paume en l’air. Des lignes de leur vie s’échappent vers l’océan. Il est toujours temps de faire ce genre de chose. Mais arrivées sur le continent africain, elles ne reconnaissent plus rien et ne sont pas reconnues.  Elles font demi-tour avant que les chauffeurs ne se réveillent.

 De retour dans le bus, les enfants installent Bernard Plotte sur un strapontin. Un passager exceptionnel. Ils s’assoient à leur tour et plus un mot ne sort de leur bouche, plus un son de leur corps. Et Emma F. laisse son genou en paix, parce que l’institutrice lui a longuement parlé sous le dinosaure. Bernard Plotte n’est pas rassuré. Il n’a jamais mis les pieds en banlieue.

Il regrette de s’être emporté devant le tamarin. « Bon sang, il y a bien quelques secondes de silence dans cette ville. Mais qui, qui les trouvera jamais ? » Et le voila embarqué pour le Queens ou Brooklyn, réserves naturelles de secondes de silence, si peu qu’on respecte des horaires très précis. Parole d’enfant. Juré, craché, croix de bois, croix de fer…

Le bus s’arrête devant un terrain vague et la portière gémit en s’ouvrant. Bernard Plotte descend et suit du regard les quarante doigts collés aux vitres, pointés vers la réserve. Elles sont bien là, les secondes, les minutes et même, plus tard, les heures de silence. Le bus repart laissant Bernard Plotte au milieu de nulle part, un sourire de satisfaction sur le visage. 

Les parents font les cent pas devant les écoles fermées. Le bus un ton au-dessus se gare.  Emma F. descend la dernière et sourit à son père qui porte une veste en jean délavé et des baskets à bandes bleues. Le blanc de ses yeux est rouge vif. Emma claudique à cause de la boucle en fer. Il ne lui demande pas pourquoi.  Elle espère boiter jusqu’à la fin de sa vie et jusqu’au début de ce qui viendra après.  

 

À F.F.

 

 

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