CHRONIQUES NEW YORKAISES
Le soleil collé dans le ciel sur un dessin d’enfant. Un astre en papier ignifugé à cause du danger que ça représente. Un pompier s’est occupé des formalités. Une perspective
approximative où la tête des buildings de l’ouest de la rue s’effondrent sur la tête des buildings de l’est de la rue, et il y a cette énorme tache jaune à tentacules qui lance des flammes jaunes sur la chaussée où se pressent des bus scolaires
un ton au-dessus. Derrière leurs vitres des têtes d’enfants avec des yeux bleus la plupart du temps et des bouches grimaçantes. Certains ont posé leurs mains bien à plat sur le verre. On pourrait
croire qu’ils envoient un message. Mais c’est pour avaler la rue. Tout prendre, tout voir, tout entendre. Ils n’entendent que ce qui se passe dans le bus. Emma Freshfount, ou quelque chose comme
ça, qui a perdu sa mère il y a trois nuits. On n’entend que ça à l’intérieur. Elle ne pleure pas. Elle ne dit rien. Elle regarde ses genoux et le bleu qui entoure celui de gauche. Un bleu d’avant
son deuil. Elle le regarde et lui donne des petits coups avec sa règle en fer pour qu’il ne parte pas. On n’entend que ça. Le fer contre l’os. Et
pourtant elle est discrète.
Les bus un ton au-dessus se garent en été devant le zoo de Central Park ou du Bronx. Le Metropolitan Museum, Le Musée d’Histoire Naturelle, les Cloîtres et ce jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’enfants à New York. Pendant que les allées sont envahis de cris perçants et de gosses qui comptent leur argent de poche devant les boutiques de cadeaux, les chauffeurs s’endorment sur la banquette du fond, la plus large, et une de leurs mains tombe sur le plancher, paume en l’air. Souvent ils sont noirs et des lignes de leur vie s’échappent vers l’océan. Il est toujours temps de faire ce genre de chose. Mais arrivées sur le continent africain, elles ne reconnaissent plus rien et font demi-tour avant que les chauffeurs ne se réveillent.
De retour dans le bus, les enfants installent Bernard Plotte sur un strapontin. Un invité exceptionnel. Ils s’assoient à leur tour et pas un mot ne sort de leur bouche, pas un son de leur corps. Et Emma Freshfount laisse son genou en paix. Parce que l’institutrice lui a longuement parlé sous le dinosaure. Bernard Plotte n’est pas rassuré. Il n’a jamais mis les pieds en banlieue.
Il regrette de s’être emporté devant le tamarin. « Bon sang, il y a bien quelques secondes de silence dans cette ville, mais personne, personne ne les trouvera jamais ! » Et le voila embarqué pour le Queens ou Brooklyn, réserves naturelles de secondes de silence à des horaires très précis. Parole d’enfant.
Le bus s’arrête devant un terrain vague et la portière gémit en s’ouvrant. B. Plotte descend et suit du regard les quarante doigts collés aux vitres, pointés vers la réserve. Elles sont bien là , les secondes, les minutes et même, plus tard, les heures de silence. Le bus repart le laissant avec un sourire de satisfaction sur le visage.
Les parents font les cent pas devant les écoles fermées. Ils leurs tournent le dos. Le bus un ton au-dessus se gare. Emma Freshfount descend la dernière et sourit à son père qui porte une veste en jean délavé et des baskets à bandes bleues. Le blanc de ses yeux est rouge vif. Elle claudique à cause de la règle en fer. Il ne lui demande pas pourquoi. Elle espère boiter jusqu’à la fin de sa vie.
A Françoise F.
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