CHRONIQUES NEW YORKAISES
L’homme tenait une main d’enfant dans chacune de ses mains et il marchait vite. Trainant un garçon et peut-être une
fille derrière lui comme deux poids morts. La tension faisait saillir ses épaules maigres. La fille
tenait du bout des doigts la minuscule main d’une poupée enroulée dans une écharpe grise. On en distinguait quelques cheveux blonds, un nombril grossièrement peint en rouge, deux bras potelés
parfaitement identiques et les jambes dénudés à hauteur du genou. La fille avait tenté à plusieurs reprises de s’en débarrasser. Lui lâchant simplement la main. Mais à chaque fois, elle avait
renoncé et étreignait longuement la poupée en lui disant des paroles d’excuse et de réconfort avant de
la laisser pendre de nouveau au bout de son bras. L’homme la regardait faire en silence. Il se concentrait parfois sur la brulure qui lui parcourait
les bras et desserrait ses mains pour s’en défaire. Le garçon cédait et profitait de cette liberté pour marcher à son rythme. Comme un passant
ordinaire. Il s’arrêtait devant les vitrines ou prenait un journal gratuit dans un distributeur qu’il faisait semblant de lire ou glissait sous son
pull. La fille serrait plus fort. L’homme savait ce qu’elle pensait à cause de la poupée. Il l’attrapait alors dans ses bras, ralentissait le pas et lui disait des paroles d’excuse et de réconfort en regardant par-dessus son épaule et en soufflant sur ses cheveux
fins. Après, tout redevenait normal. Il la posait sur le sol, lui prenait la main, criait le nom du garçon qui accourait, enserrait son poignet et reprenait sa marche sans
destination.
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