Les Demoiselles de NYC

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Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /2009 16:42

Un homme dans la première rue de Brooklyn a ouvert le journal du matin. Une simple photo en page de une, il l’évite et s’arrête sur les sports en lisant à voix haute les résultats des matchs. Une femme le croise et  s’attarde, attirée par la voix  forte et cassée, mangée par le tabac. Elle lui tourne autour un moment. Il la mate du coin de l’œil. Ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, d’apparence ni trop modeste, ni trop riche. Une belle femme en son temps, c’est ce qu'il en conclut. Elle s’immobilise soudain, car ses allées et venues sur dix mètres de trottoir deviennent rapidement incongrues. Elle attrape un téléphone dans son sac avec autant d’empressement que s’il avait sonné. Ce qui n’est pas le cas, l’homme n’a rien entendu. Elle regarde le mobile en tapotant les touches et lui, égrène les résultats du championnat. Un moment agréable, c’est ce qu’il  pense. Elle porte une robe légère et si la brise voulait se lever, il pourrait se faire une meilleure idée de son anatomie. Des jambes longues, c’est sûr. Le tissu s’enroule autour d’elles. Longues et fermes. Une ancienne danseuse. Ça le déprime un peu cet emploi obligé du passé.  Il se racle la gorge et aborde la page des horaires de spectacles, certain que ça lui plaira. « I Am my own Wife, Lyceum Theatre.  Mardi 8 heures, mercredi 2 heures, 8 heures, jeudi-vendredi 8 heures, samedi 2 heures, 8 heures, dimanche 3 heures. 25, 85 dollars. 149ième Ouest, 45ième  rue, entre les 6ième et 7ième avenues. Téléphone 212 239 6200.  Mamma Mia, Cadillac Winter Garden Theater. Mercredi…»

- Pourquoi faites-vous ça ? l’interrompt la femme en lui faisant subitement face. La rue est déserte, vous ne vous adressez qu’à vous-même.

L’homme replie le journal et le laisse glisser le long de son bras sur le trottoir dans un geste qui peut tout à la fois être fait d’insolence ou de lassitude. Il regarde la femme longuement. Elle a de grands yeux bleus parsemés de deux ou trois pépites d’or. Il a vu autrefois quelque chose de ressemblant dans un autre regard. Un vague souvenir. De minuscules reflets dorés. A peine visibles s’ils n’avaient pas pour rôle d’attirer la lumière. Et quand il s’était approché du visage,  les pépites avaient disparu.  Elles ne réapparurent que lorsqu'il s’en éloigna. Il les admira à distance durant un moment, jusqu’à ce qu’une  mélancolie persistante s’empare de lui. Il s'éloigna définitivement.

- Je me souviens, dit l’homme. C’était votre visage.

- La rue est déserte, répète la femme. Vous ne vous adressez qu’à vous-même.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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