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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Providence - Chapitre 2

Ann F Border

  Providence - Chapitre 1                                                                                           

Les voisins furent étonnés d’apercevoir la silhouette maigre de Norman Klein, le locataire du 7B, dans l’appartement de la-fille-qui-a-le-sida. Personne ne l’avait vu y pénétrer. Personne ne se souvenait lui avoir fait part du projet. Personne ne lui parlait jamais, ou si peu. Bonjour, au revoir, un vague sourire, un mouvement dans sa direction, une porte d’ascenseur qu’on feignait d’avoir retenu à son intention alors qu’on avait fébrilement appuyé sur les boutons d’étages en l’apercevant dans le hall. Il fonçait dans la cage, tête baissée, bien que sa taille moyenne rende ce mouvement inutile, et il marmonnait un salut bref.

A présent, Il tenait le disque de Barbara entre les mains. On le lui avait passé. Et alors qu’il l’observait, les autres s’interrogeaient du regard. Qu’est ce qu’il fait là ? Norman qui avait vécu en France durant son enfance, reconnaissait quelques mots ici ou là sur la pochette. Il détestait la langue de Molière. Elle était comme un vent tiède qui s’échappait de lèvres souriantes, et déplaçait d’énormes nuages noirs juste au dessus de votre tête. Et le silence qui était un mot pour les français. Le silence qui vous liquéfiait, qui condamnait les innocents. Dérangé par des pensées anciennes, Klein tendit brusquement le disque à son voisin,  et proposa : si on allait discuter de tout ça chez moi… ça n’était pas interrogatif, mais suspendu. Et comme tous craignirent que cette phrase se fracasse au sol bruyamment, ils répondirent en chuchotant par l’affirmative, avec le sentiment désagréable de s’être fait piéger.

Quelques minutes plus tard, ils se faufilaient dans la cuisine de Norman Klein par l’étroit corridor du deux-pièces, sauf Rose Miller qui avait décliné l’invitation impromptue. Ils étaient sept, et près de la moitié ne trouva pas de chaises pour s’asseoir car la cuisine n’en comptait que trois. Ce nombre surpris Pasquale Calzolai, le locataire du 13C, qui était un idiot pragmatique. Deux chaises paraissaient suffire. Une pour le vieux Klein et une pour l’employé du gaz ou le réparateur télé. Mais trois c’était trop pour un homme qui n’avait ni famille, ni amis, ni relations d’aucune sorte. D’accord, aujourd’hui ça n‘était pas assez. L’exception qui confirmait la règle. La vie de Calzolai était remplie d’exceptions qui confirmaient les règles.

Les voisins s’envoyaient de rapides regards exprimant leur ennui. Norman s’en aperçut mais ne se formalisa pas. C’était une chose courante. Un affreux couinement les fit tous sursauter quand il ouvrit son unique placard. Il en sortit deux paquets de biscuits, des tasses dépareillées et des sachets de thé qui traînaient sur  l’étagère. Il déposa le tout sur la table en formica jaune et fit deux pas jusqu’à la cuisinière où la bouilloire ne sifflait pas encore. Personne ne parlait. Il décida de mettre les gâteaux secs sur des assiettes pour se donner une contenance. Drôle de personne, cette Ellen Providence, dit-il timidement en versant l’eau dans les tasses. Les autres ne répondirent que par onomatopées, ou mouvements d’épaules. Rien de concluant. Il se colla contre le réfrigérateur, le nez dans la fumée de son infusion et se laissa envahir par une terrifiante sensation de malaise qui ne lui faisait jamais défaut. Il fut presque soulagé de retrouver en lui cette angoisse. C’était une amie de longue date. Une compagne, à vrai dire. Car si une amie ne pouvait qu’être aimée, une compagne pouvait être aimée et haïe.

C’est vraiment étrange qu’elle ait oublié ce disque, dit Ann Morley, la locataire du 9A.

 Les autres lui jetèrent des regards explicites : ferme-la !

Norman souffla du mieux qu’il put sur cette braise de conversation.

Oui, répondit-il. Triste souffle.

Le feu ne prit pas. L’endroit n’incitait pas à l’échange. L’étroitesse de la pièce, la triste disposition des meubles, les trois chaises, la lumière clinique du néon au dessus de l’évier.

De guerre lasse, Norman feint de croiser la pendule Marlboro clouée au mur et s’étonna de l’heure tardive. Les trois qui étaient assis se levèrent précipitamment et poussèrent leur chaise sous la table pour effacer toute trace de leur présence. Les autres étaient déjà dans l’entrée. Quand Norman fut enfin seul, il remit les biscuits délaissés dans leurs sachets et lava les tasses. Puis il ouvrit la porte qui donnait sur la chambre et dit : Alors, une idée de qui sera le prochain ?
Il n’y a que l’embarras du choix
lui répondit une voix féminine.

    

Commentaires

lizier 24/04/2009 20:34

 
Bonsoir,
Je viens de passer un bon moment sur votre blog, vous avez des articles sympa.
Votre album photo est bien
Si vous le souhaitez on peut faire un échange de lien.
A l'occasion venez voir mon blog, je suis graphiste.
N'hésitez pas à laisser des commentaires je répondrai.
Je vous souhaite une bonne continuation sur votre blog
www.nicolaslizier.com
 
Nicolas Lizier