Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le remplaçant

Ann F Border

Ça se passait comme ça. Morgan Foster sortait dans la rue et restait là une heure au moins, une jambe repliée contre le mur à fumer des cigarettes et à se ronger les ongles. Sa grosse tête penchée en avant, sauf quand une femme passait et qu’il se tordait le cou à mater tout ce qui était à portée, jusqu'à ce qu’elle soit avalée par la foule ou la distance. Durant une minute ou deux, il pensait aux trucs qu’il aurait pu lui faire, puis il attaquait l’ongle en deuil de son pouce gauche et recrachait les rognures, au mieux, sur le trottoir. Il sifflotait parfois. Pas des mélodies précises. Des airs qu’il inventait au fur et à mesure.

Au bout d’une heure, Pete  l’appelait du fond du couloir et il rentrait en ajustant sa vue à l’obscurité du bâtiment et en lançant un fais chier  retentissant qui se répercutait contre les murs étroits. C’est qu’il aurait bien stationné là toute  la vie. Tant qu’il y avait des femmes sexy  dans la rue et qui lui restait des ongles. Pas le job difficile.

Pete l’appelait de nouveau  parce que, bien sûr, il traînait la patte. En hurlant qu’il allait démolir sa carcasse de bâtard s’il s’amenait pas illico. Morgan connaissait les codes de langage. Pas de quoi s’affoler. C’est comme ça qu’on parlait par ici. Il entrait dans l’appartement 03B, se dirigeait tout droit dans la salle de bain et ramassait le mec qui gisait sur le tapis à bouclettes. Il le regardait à peine. Un simple coup d’œil sur sa corpulence.  Soulagé quand elle était moins importante que la sienne. Ce qui était presque toujours le cas. Il le crochetait sous les bras et le trainait le long de l’appartement  jusqu’à la porte d’entrée où Pete lui remettait deux cent dollars et une enveloppe qui contenait l’adresse où s’en débarrasser. Morgan  coiffait le type d’une casquette de base-ball qu’il descendait jusqu’aux sourcils, d’un manteau qui sentait le vomi dont il relevait le col, et il le sortait dans la rue en gueulant que, sur Dieu, il n’avait jamais vu un quidam prendre une telle cuite. Puis, il l’allongeait sur la banquette arrière d’une Plymouth Fury de 70, ou d’une Lincoln Towncar, et  roulait en lui jetant de temps en temps un regard dans le rétro. Pour la forme, vu que le passager ne risquait pas de se la ramener.

Aujourd’hui, tout s’était passé comme ça, sauf  que le mort était vivant et qu’il s’était redressé, à peine la voiture démarrée.

-  Donne-moi  l’enveloppe,  ordonna-t-il à Morgan qui en avala la rognure d’ongle qu’il grignotait depuis un moment. Ça lui  écorcha la gorge.

- C’est quoi ce boulot ? C’est quoi ce boulot, bordel ! vociféra-t-il en se raclant le gosier.

- File-moi l’enveloppe ! demanda l’autre  en pointant maintenant une arme sur sa nuque.

Morgan n’était jamais armé. Ça lui était interdit. A cause d’un manque de discernement  chronique qui aurait fait trop de dégâts collatéraux. Vu la taille du calibre, c’était clair que le méchant ne souffrait pas des mêmes carences. 

 Il  fixait  Morgan dans le rétro avec de grands yeux bruns qui clignaient à peine et se défit d’une seule main du manteau malodorant parce que ça lui donnait la nausée.

- L’enveloppe, donne-la moi, dit-il en donnant de petits coups avec la crosse sur son crâne. Et le fric.

Morgan Foster lui passa la liasse de billets  par-dessus son épaule sans lâcher la route du regard, froissa l’enveloppe et la balança par la vitre entrouverte.

- Pas d’enveloppe, pas d’adresse. Pas d’adresse, pas de macchabée ! gueula-t-il à l’intention de son passager.

Un sacré manque de discernement.

Commentaires