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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Lá Fhéile Pádraig. La Muse du Poitín

Ann F Border

saint-patrick-web.jpgOn raconte que les conteurs d’Irlande ne sont humains que pour moitié et que l’autre peut tout aussi bien appartenir  à Dieu, au Diable, au vent, à l’air, à la pierre… Qui le sait ? Une moitié mystérieuse qui en fait des êtres à part et fous sans aucun doute. Car la folie se loge aisément dans les moitiés mystérieuses.  Leurs voix est grave et profonde et il se dégage d’eux une odeur d’âtre à cause du temps qu’ils passent devant les cheminées de ferme.  Leurs mains sont larges, et quand elles se déplacent dans l’air, leur mouvement devient l’objet qui illustre le conte. Une arme, un serpent, un navire et son équipage, un violon, un cheval, Saint Patrick en personne.  Des blagues à tabac trainent au fond de leur manteau humide, mais jamais leur flasque ne contient d’alcool de Poitín. Car Dieu préserve le conteur d’aller quérir l’inspiration dans les vapeurs du Poitín. Bien que la muse y soit à son aise, il est plus que dangereux de l’en déloger et de la laisser dépasser les frontières des lèvres d’un conteur. Mais aucun ne s’y risque depuis que le meilleur d’entre eux le paya de sa vie. Celui qui jusqu’à l’heure de sa mort se nommait Baile O’Cahan.

Ce soir là, Baile œuvrait dans le Comté d’Antrim. Il avait décidé de narrer la légende locale de la Chaussée des Géants qui plaisait à tous. Afin de s’éclaircir la gorge, il trempa ses lèvres dans un verre de Poitín que lui avait apporté son hôte.

Il était une fois, commença le conteur, l’histoire vraie si l’on y croit, de Molly Callaghan, d’un miracle que Dieu n’accomplit pas et d’un feu infernal que le Diable n’attisa pas. Ce n’était pas là le récit de la Chaussée des Géants, mais Baile n’était plus maitre des mots qui traversaient ses lèvres. La muse du Poitín avait envouté son âme et s’exprimait par sa voix.

On découvrit Molly Callaghan sur la grève un lendemain de tempête, poursuivit le conteur. Le nourrisson gisait au milieu d’algues emmêlées, de bois flottés et de cadavres de méduses. Il s’avéra qu’il était dépourvu de jambes et personne dans le village ne voulut s’encombrer d’un tel fardeau. Lors d’un conseil exceptionnel, on décida de le placer d’office chez les Callaghan qui se remettaient mal de la perte de leur unique fils et qui avaient la réputation de ne jamais contredire leurs ainés.  

La fillette était plus solide que ne le laissait supposer son apparence. Quelques années plus tard, il n’était pas rare de la croiser sur la lande, ou sur la grève où elle passait de longues heures à scruter l’horizon.

Avec le temps, les légendes la concernant s’accumulèrent. Elles étaient bientôt si nombreuses et farfelues que plus personne n’osa approcher Molly, de peur que l’une d’elles s’avéra être exacte. La seule vue de l’enfant rampant le long d’un chemin, ou se faisant conduire dans cette étrange carriole que lui avait fabriqué son père, entrainait d’angoissantes superstitions et les villageois perdaient un temps précieux en prières et incantations afin d’éloigner le mal. Car en fin de compte, toutes leurs légendes faisaient de Molly Callaghan la fille du Malin.

Lorsqu’elle eut atteint ses huit ans, on l’avait déjà rendu responsable de dix-sept naufrages, de trois mauvaises récoltes, de nombreuses fausses couches, de morts inexpliquées, et d’une épidémie de grippe. Elle ne réapparut plus au village et se promenait sur la lande à la nuit tombée en compagnie de son père.

Cela ne suffit pas à éteindre le feu qui couvait dans l’âme des villageois. Une famine s’annonçait, car les saisons s’étaient inversées et les champs ne donnaient que de la poussière. Il fallait que ça cesse. Que le Diable récupère sa progéniture. On sonna l’hallali.

Quand les villageois les plus hostiles arrivèrent devant la demeure des Callaghan, c’est Molly en personne qui leur ouvrit. Debout sur ses deux jambes. Des jambes qu’elle semblait posséder depuis toujours. Elle leur sourit largement et les invita à entrer. Pétrifiés, ils s’exécutèrent en silence, de crainte que le diable dirige cette maison. Lorsque tous eurent pénétré dans l’unique pièce, Molly pria ses parents de la suivre au dehors et referma la porte sur les villageois médusés. Et croyez-le ou non, cette bâtisse de granit s’embrasa comme si elle n’était bâtie que de paille.

Molly et ses parents coururent jusqu’à ce que la ligne maritime mette fin à leur course. Ils prirent un peu de repos contre une roche plate qui surplombait l’océan.

- Ce n’est pas moi qui ai allumé le feu, dit Molly à son père.

- Je sais, lui répondit-il. Tout comme je sais que tu n’as pas de jambes.  

-  Il le portait en eux, poursuivit-elle sans relever.

- Je sais. Tout comme tu portes tes jambes en toi.

Malgré les supplications déchirantes de son père et de sa mère, et leurs vaines tentatives pour la retenir, Molly courut jusqu’à l’océan. Elle pénétra l’onde aux jusqu’à être entièrement engloutie. Mais il n’est pas sûr qu’elle cessât de vivre, car c’était là son élément. Ainsi naissent les sirènes. Filles maudites de la terre, déesses maritimes.

Lorsque le conte fut achevé, Baile O’Cahan se tût définitivement. Car la Muse du Poitín en avait fini avec lui. Et c’est ainsi que depuis toujours elle agissait, afin que l’histoire qu’elle narrait par la bouche du conteur disparaisse à jamais.

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