Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Fulton

Mary and Co
C’était le matin. Le sien. Pas celui de l’hémisphère. C’était une heure à peine après un rêve. Il essayait de s’en souvenir. Mais pour ça il aurait fallu se rendormir quelques secondes. Ça venait pas comme ça. Il lui restait bien des images, comme des mouches en pleine force de l’âge, qui lui volaient autour et passaient devant ses yeux quelquefois. Mais rien de tangible. Son sommeil avait été de glace parce qu’il avait échangé sa couverture contre un fond de Jack Daniel’s. C’était l’été et alors ? Ses crevasses aux mains et aux pieds traversaient les saisons. Souvent, il les regardait avec curiosité. Ça lui donnait une idée précise de la décomposition. Mais cette vision le rendait fou. Aussi pour s’en défaire, il secouait la tête comme un chat qui a été sonné et se mettait à parler à voix haute, à hurler quelquefois. Puis il agrippait le premier venu et le serrait fortement dans ses bras. Et la chaleur qui le traversait quelques secondes le sortait de l’horreur. Mais ça ne suffisait pas. Alors, il le frappait, jusqu’à ce que la panique disparaisse de son corps. Jusqu’à ce qu’il sente le battement de son cœur dans ses doigts gonflés, ensanglantés et fracturés. Jusqu’à ce que le corps de l’autre glisse le long de ses jambes et s’affale au sol avec un manque de tenue évident.
- Merde ! les Jumelles ont encore craché un cadavre, disait-il simplement, avant de passer à autre chose, maintenant qu’il était rassuré.
Aujourd’hui, il était calme. Il avait des trucs à faire. C’était un jour important. Pas à prendre à la légère. Il allait se faire du mal, encore plus qu’avec ses histoires de viande pourrie. Il lui avait fallu des siècles pour se décider à retourner dans son ancien quartier, à passer près de son immeuble d’autrefois. Calé contre un mur du trottoir d’en face, il matait l’ensemble comme on regarde une photo, en espérant entrer dedans et que les sensations d’alors nous submergent. Il attendait que cette nostalgie terrifiante le tue. Il se souvint du poids des clés de l’appartement dans ses poches. Des portes que l’on ferme et des mots que l’on dit quand on a peur de rien. Et de l’inconsistance des gestes. Des regards inutilement posés, des heures durant, sur des images mobiles.
Après, il se rendit au Fulton, toucher les carcasses évidées.
 

Commentaires