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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Fin de saison

Mary and Co
J’étais assise sur le balcon. Le vent tournait autour du block et se rentrait dedans juste à ma hauteur. Il soufflait dans mes cheveux en les emmêlant, comme un séchoir électrique sauvage. Ça faisait rire mon père, ou un de mes bâtards de frères ou un voisin, je ne sais plus. Pas ma mère, c’est sûr. Elle ne riait jamais comme ça, spontanément. Quelquefois, pendant son service, elle expédiait un client qui la faisait chier avec une blague débile, par un grand rire aigu qui partait se cogner contre les vitres sales. Tout le monde la fermait pendant deux secondes, et le connard plongeait son nez dans le menu. Ça lui ôtait l’envie de continuer sa drague à deux cents. C’étaient les seuls moments où ma mère se marrait, mais ça n’avait rien de drôle.
Et puis elle savait bien qu’on mate les femmes comme elles parce qu’on peut pas se faire les autres. C’est une question de connaissance de soi. Un truc bien triste.
Le vent ramenait de la poussière qui venait se coller à ma peau moite en dessinant des formes abstraites aux contours sombres. J’aimais bien cette crasse. Elle me racontait l’histoire de la journée quand, le soir, je m’en débarrassais sous la douche. Parce que souvent, je ne me rappelais plus de rien. L’eau mélangeait les heures et tout se barrait par le siphon en émettant un énorme son, comme un rot de buveur de bière qui a perdu sa dignité depuis longtemps. Je m’endormais avec ça dans l’oreille. À croire qu’elle existe cette putain de fatalité.  
 
Harlem, 1989.

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