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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Une étoile pour Hermann Barrel

Ann F Border

night.jpgIl tombait du ciel des morceaux d’étoiles minuscules. Personne ne les vit à part Hermann Barrel qui voyait toujours un tas de choses en sortant du pub. Mais il voyait aussi des choses étranges avant d’y entrer. Et c’était pour les oublier qu’il s’accoudait au comptoir. Il n’en partait qu’une fois encerclé par une armée de bouteilles d’American Bud. Le barman ne débarrassait jamais les alcooliques de leurs cadavres. C’était un moralisateur qui pointait aux Alcooliques Anonymes depuis douze ans. Un masochiste qui vivait sous le même toit que sa tentation. Hermann se foutait des dégâts de l’alcool. Il était ravagé. Une expression qu’il appréciait. Ca lui rappelait sans trop qu’il sache pourquoi une lande irlandaise. Ravagé comme une lande irlandaise.

Les Particules d’étoiles tournoyaient et échouaient sur le sol. Aussitôt reprises par le vent d’ouest qui ne faisait pas de différence entre elles et de la vulgaire poussière, elles repartaient dans l’espace mais moins haut cette fois. Puis elles retombaient quelques mètres plus loin, et se noyaient dans une flaque d’eau ou d’huile. Hermann était désolé pour elles. Il s’agenouilla pour fouiller délicatement dans la flotte graisseuse, ou l’urine, qui sait. Ses potes l’abandonnèrent. On les entendit rire et parler fort jusqu’à ce que leurs voix soient étouffées par une sirène et par la distance.

Les mains d’Hermann scintillaient. Il admirait les minuscules grains lumineux la bouche ouverte et chercha vaguement ses compagnons du regard pour leur faire profiter du prodige. Il ne s’étonna pas qu’ils ne fussent plus là. Pas sûr qu’il sache qui ils étaient. Il y avait Elliott Barnett, c’est certain. Sa femme l’avait quitté depuis peu. Il ne pouvait pas être ailleurs qu’au pub. Mais les autres types, trou noir.

Il pensa à la femme d’Elliott un moment. Une écossaise rigide avec des seins plats et des lèvres fines tracées de deux traits de crayon hésitants. Une bigote convaincue qu’il y avait une part de Dieu dans chaque chose et chaque être. De fait, elle bénissait le moindre hamburger et manger à sa table prenait des heures.  Quand elle fut persuadée qu’il n’y avait aucune touche divine à l’intérieur de son mari, elle fit venir un prêtre pour qu’il en fasse le constat. Ce qu’il fit car elle lui avait, avant toute chose, promis un don conséquent et qu’Elliott rentra ce soir-là plus saoul qu’il ne l’avait jamais été.

Le prêtre dit que le diable avait mille visages et qu’il reconnaissait parfaitement celui-là pour l’avoir croisé souvent aux portes de Sodome. Il rajouta que l’on ne sauve pas ceux qui s’abreuvent au sang de Lucifer. Une ineptie de ce genre-là. Par acquis de conscience, il rappela tout de même à la femme d’Elliott le pour-le-pire, auquel elle rétorqua que le pire valait que s’il y avait eu du meilleur, ce qui n’était pas le cas. Après quoi, elle lui tendit un chèque à quatre zéros. L’homme de Dieu hocha la tête en le pliant en deux. Il s’arrangerait avec sa conscience.

Hermann Barrel regardait les grains stellaires s’éteindre un à un dans sa paume. Au fond, il savait bien que ça n’était que des particules ferreuses. Des restes de limaille. Ses mains sentaient la pisse de chien. Une odeur familière parce qu’il avait un clébard, Gasoil. Une saleté d’animal qui se soulageait systématiquement dans le hall d’entrée de son immeuble alors qu’il se retenait dans le parc à chiens. Un mystère.

La nuit touchait à sa fin. De nouvelles odeurs qui n’appartenaient qu’au matin se diffusaient dans l’air. Elles s’échappaient des bouches d’aération des restaurants.  Le café, les grills qu’on graissait. D’autres odeurs.  Des moteurs diesel mal réglés, garés en double file et des relents de cigarettes tenues par les lèvres des livreurs.

On disait que Manhattan ne dormait jamais, mais ce n’était pas vrai. On y dormait selon son rang, son degré de perdition, la nuit ou le jour.

L’aube serait bientôt là. Il fallait filer. Hermann serra son poing. Il savait que les étoiles ne tombaient pas en lambeaux du ciel. Que rien ne tombait en lambeaux du ciel. Que cela n’arrivait qu’aux hommes, à ras le sol. Ravagés comme une lande d’Irlande.

Il serra plus fort pour qu’une particule d’astre entre dans sa chair. Il l’imagina plonger dans son réseau sanguin et naviguer au gré des courants aléatoires de son cœur usé. Il pensa que la femme d’Elliott serait heureuse de constater qu’il possédait en lui une part divine. Puis il pensa qu’elle ne verrait rien du tout.

Quand Hermann rentra chez lui, alors que le jour pointait, Gasoil lui sauta dessus comme à l’accoutumée et renifla consciencieusement son torse, ses bras, son cou, ses jambes. Puis le chien lécha une goutte de sang séché qu’il avait dans la paume avant d’aboyer et de frétiller devant la porte pour aller pisser dans le hall.

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