CHRONIQUES NEW YORKAISES
Il tombait du ciel des
morceaux d’étoiles minuscules. Personne ne les voyait à part Hermann Barrel qui voyait toujours un tas de choses en sortant du pub. Il arrivait même qu’il voie des choses étranges avant d’y
entrer. Et c’était pour les oublier qu’il s’accoudait pour quatre heures au moins au comptoir. Il finissait encerclé par une armée de bouteilles de Bud parce que le barman ne débarrassait jamais
les alcooliques de leurs cadavres. Il était aux AA depuis douze ans et s’était mis en tête de faire prendre conscience à ses clients des dégâts occasionnés par leur consommation abusive. Hermann
s’en foutait des dégâts. Il était ravagé. Une expression qu’il appréciait. Ca lui rappelait sans trop qu’il sache pourquoi une lande irlandaise. Ravagé comme une lande irlandaise.
Les Particules d’étoiles tournoyaient et échouaient sur le sol. Aussitôt emportées par le vent d’ouest qui ne faisait pas de différence entre elles et de la vulgaire poussière. Elles repartaient donc, contre leur gré, dans l’espace mais moins haut cette fois. Puis elles retombaient quelques mètres plus loin, et se noyaient dans une plaque d’huile, ou une flaque d’eau. Hermann était désolé pour elles. Il gueulait qu’on devait en sauver quelques unes et s’agenouilla pour fouiller délicatement dans la flotte graisseuse, ou l’urine, qui sait. Ses potes l’abandonnèrent. On les entendit rire et parler fort jusqu’à ce que leurs voix soient étouffées par une sirène et par la distance. Les mains d’Hermann scintillaient. Il admirait les minuscules grains lumineux la bouche ouverte et il chercha vaguement ses compagnons du regard pour leur faire profiter du prodige. Il ne s’étonna pas qu’ils ne fussent plus là. Pas sûr qu’il sache qui ils étaient. Il y avait Elliott Barnett, c’est certain. Sa femme l’avait quitté depuis peu. Il ne pouvait être ailleurs qu’au pub. Mais les autres types, trou noir.
Il pensa à la femme d’Elliott un moment. Une écossaise rigide avec des seins plats et des lèvres fines tracées de deux traits de crayon hésitants. Elle était convaincue qu’il y avait une part de Dieu dans chaque chose et chaque être. De fait, elle bénissait le moindre hamburger et manger à sa table prenait des heures. Quand elle fut persuadée qu’il n’y avait aucune touche divine à l’intérieur de son mari, elle fit venir un prêtre pour qu’il en fasse le constat. Ce qu’il fit car elle lui avait, avant toute chose, promis un don conséquent et qu’Elliott rentra ce soir-là plus saoul qu’il ne l’avait jamais été. Le prêtre dit que le diable avait mille visages et qu’il reconnaissait parfaitement celui-là pour l’avoir croisé souvent aux portes de Sodome. Il rajouta que l’on ne sauve pas ceux qui s’abreuvent au sang de Lucifer. Une connerie de ce genre-là. Par acquis de conscience, il rappela tout de même à la femme d’Elliott le pour-le-pire, auquel elle rétorqua que le pire valait que s’il y avait eu du meilleur, ce qui n’était pas le cas. Après quoi, elle lui tendit un chèque à quatre zéros. L’homme de Dieu hocha la tête en le pliant en deux. Il saurait s’arranger avec sa conscience.
Hermann Barrel regardait les grains s’éteindre un à un dans sa paume. Au fond, il savait bien que ça n’était que des particules ferreuses. Des restes de limaille. Ou même rien. Ses mains sentaient la pisse de chien. Une odeur familière parce qu’il avait un clébard, Gas-oil. Une saleté de bête qui se soulageait systématiquement dans le hall d’entrée de l’immeuble, après s’être retenue pendant plus d’une heure dans le parc à chiens. Un mystère.
La nuit touchait à sa fin. De nouvelles odeurs qui n’appartenaient qu’au matin se diffusaient dans l’air. Elles s’échappaient des bouches d’aérations des restaurants. Le café, les grills qu’on graissait. D’autres odeurs. Des moteurs diesel mal réglés, garés en double file et des relents de cigarettes tenues par les lèvres des livreurs encore endormis. On disait que Manhattan ne dormait jamais, mais ce n’était pas vrai. On y dormait selon son rang, son degré de perdition, la nuit ou le jour.
L’aube serait bientôt là. Il fallait filer. Hermann serra son poing. Il savait que les étoiles ne tombaient pas en lambeaux du ciel. Que rien ne tombait en lambeaux du ciel. Ça n’arrivait qu’aux hommes. A ras le sol. Ravagés comme une lande d’Irlande. Il serra plus fort pour qu’une particule d’astre entre dans sa chair. Il l’imagina plonger dans son réseau sanguin et naviguer au gré des courants aléatoires de son cœur usé. Il pensa que la femme d’Elliott serait heureuse de constater qu’il possédait en lui une part divine. Puis il pensa qu’elle ne verrait rien du tout.
Quand il rentra chez lui, alors que le jour pointait, Gas-oil lui sauta dessus comme à l’accoutumée et renifla consciencieusement son torse, ses bras, son cou, ses jambes. Hermann était sûr qu’il était capable de reconstituer son itinéraire. Puis le chien lécha une goutte de sang séché qu’il avait dans la paume avant d’aboyer et de frétiller devant la porte pour aller pisser dans le hall.
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