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Vendredi 11 juillet 2008 5 11 /07 /Juil /2008 18:25

Il ne se souvenait plus très bien de ce qui s’était passé cette nuit. La première chose qu’il fit en se levant fut de compter son argent. Un dollar. Divisé en quatre quarters. Du métal. Que du métal. C’était pas bon signe. Ça lui revenait par bribes. Il était parti faire un billard chez Maddy, juste pour la voir, elle et ses grosses fesses dures comme une roche de granit. Il avait joué contre un argentin qu’il avait surnommé Emilia pour l’emmerder. Et parce que l’autre lui avait fait un clin d’œil plus tôt dans la soirée. Sûrement pas exprès. Un mouvement involontaire juste quand il se tournait vers lui.
 Bon sang ! Un dollar. Le sud-américain l’avait plumé, et il ne se souvenait pas comment. Il se rappelait seulement d’une énorme liasse qui déformait la poche de son pantalon pas plus tard que dans l’après-midi d’hier. Il la tâtait de temps en temps, comme il aurait pu se tâter les bijoux de famille. Avec fierté et pour s’assurer que c’était toujours là.  Trois cent dollars, pas moins, qu’il avait roulé, puis finalement plié en deux et retenu avec une pince à billets acheté pour l’occasion. Avec le blason du Fire Department collé dessus. La pince à billets, il en rêvait depuis toujours. Son père en avait une décorée d’une pin-up. Quand il en hérita, la fille n’avait plus de jambes et avait subi une mammectomie bilatérale. Il l’avait balancé. Pas à cause de l’ablation des seins, mais parce que son père était un salopard et qu’il ne voulait rien garder de lui.
L’argentin riait fort. Ça lui revenait maintenant. Ses lèvres s’étiraient sur les côtés comme de la matière élastique, découvrant deux rangées de dents en céramique, serrées, luisantes et un son métallique sortait de sa gorge. Comme s’il secouait un sac de clous avec sa glotte.
Il tenait les quarters dans sa main. Pas de quoi boire, ni se nourrir. Il se réfugia dans une ruelle et s’accroupit contre la benne d’un restaurant. Une odeur d’épluchures et de viande avariée lui donna la nausée, mais il ne bougea pas. Il attendait que les larmes lui viennent. Elles ne tardèrent pas. Il suffisait qu’il desserre le poing et aperçoive les pièces pour qu’elles redoublent. Il pensa à Maddy. Il pensait toujours à une femme dans ces moments-là. Et c’était pas glorieux. Pas digne d’un homme de vouloir autre chose d’une pute que de baiser. Paroles paternelles. Il s’en foutait. Il allait la retrouver avec son dollar divisé en quatre, et quelque chose allait se passer. Elle glissera les pièces dans son soutien-gorge et on entendra quatre petits clac métalliques quand elles tomberont sur le plancher après avoir traversé le mont charnel de son ventre. Trois petits clac, en réalité. Car un des quarters n’était pas monnayable. Celui qui était peint. Un truc de collection qu’il gardait pour lui, quoi qu’il arrive. Il s’était fait une idée précise de la question. Ceux qui peignaient les quarters possédaient de minuscules pinceaux, qu’ils trempaient dans de minuscules boites de peinture. L'oeil gauche ou droit devenu énorme à force de rester penché au dessus de la loupe d’horloger.  Ils peignaient la nuit, près d’une lampe spéciale dont la lumière n’attirait pas les ombres. Au matin des dizaines de pièces peintes étaient étalées sur l’établi. Ils les mettaient dans leurs poches où elles se mélangeaient à celles qui n’étaient pas décorées. Et on pouvait croire que tout ça était inutile et sans valeur.  Mais c’était faux, parce qu’un quarter peint valait plus que trois qui ne l’étaient pas.
Maddy ouvrit la porte et s’écarta pour le laisser entrer. Elle ne dit pas un mot. Il ne l’avait pas souvent vu à la lumière du jour. Elle était superbe, en vérité. Plus que ne le laissait supposer l’éclairage plongeant de sa salle de billard qui lui appesantissait le visage, lui donnait une expression de lassitude. Silencieusement, elle le conduisit jusqu’à la cuisine où elle noya un sachet de thé dans une tasse d’eau bouillante. Puis elle s’assit sur le rebord de la fenêtre et but par petites gorgées sans le quitter des yeux. Entre elle et lui, une table carrée sur laquelle était posée, parmi des objets hétéroclites, sa pince à billets. Sa pince à billets, serrant ses trois cent dollars. Il en était sûr. À vue d’œil, il n’en manquait pas un. L’argentin l’avait plumé et Maddy avait plumé l’argentin. Si tu reconnais quelque chose qui est à toi, prends-le, et va-t’en, lui dit-elle, avant de se tourner vers la rue. Après un court instant d’hébétude, il s’empara de la liasse puis quitta l’appartement avec la sensation qu’une flamme le poursuivait et lui léchait la colonne vertébrale. Dans la rue, il reprit son souffle et palpa sa poche avec un geste virile. Tout y était.
Sur la table, Maddy trouva un quarter peint à la place de la pince à billets et parut satisfaite.

 

Par Mary and Co - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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