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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le quarter

Ann F Border

Quarters.jpgIl ne se rappelle plus très bien de ce qui s’est passé cette nuit. La première chose qu’il fait en se levant est de compter son argent. Un dollar. Divisé en quatre.

Quatre petites pièces de métal. Ce n’est pas bon signe. Il tente de se souvenir. Vers onze heures il est allé faire un billard chez Maddy, juste pour le plaisir de la voir. Il a joué contre un argentin, Emilio, qu’il a surnommé Emilia parce que l’autre lui avait fait un clin d’œil involontaire plus tôt dans la soirée. L’argentin riait fort. Ses lèvres s’étiraient sur les côtés comme de la matière élastique, découvrant deux rangées de dents en céramique, serrées et luisantes. Il lui faisait du rentre-dedans à cause du nom de fille dont il l’avait affublé. Ça semblait l’amuser.

Il se rend compte que la liasse qui déformait la poche de son pantalon, pas plus tard que dans l’après-midi d’hier, a disparu. L’argentin l’a délesté de ses trois cent dollars. Quinze coupures de vingt retenus par une pince à billets acheté pour l’occasion. Une pince avec le blason du Fire Department gravé dessus.

Il rêvait depuis toujours d’en posséder une. Celle de son père était décorée d’une pin-up, qui quand il en hérita, n’avait plus de jambes, ni de seins. Il l’avait balancé. Pas à cause de l’absence de formes du motif, mais parce que son père était un salopard et qu’il ne voulait rien conserver de lui.
Il tient les quarter dans sa main. Pas de quoi boire, ni se nourrir. Il pense à Maddy. Il pense toujours à une femme dans ces moments-là. Ce n’est pas digne d’un homme de vouloir d’elles autre chose que du plaisir, lui aurait dit son père de sa voix ralentie par l’alcool. Il s’en fout. Il va la retrouver et quelque chose va se passer qui ne sera pas de l’ordre du sexe.

Il montrera à Maddy son quart de dollar peint. Un objet auquel il tient. Et il lui racontera que ceux qui peignent les pièces de monnaies sont de drôles de personnes. Ils peignent la nuit, près d’une lampe qui ne fait pas d’ombre, comme celles des chirurgiens. Ils font entrer dans un centimètre tout le Grand Canyon, les forêts des Adirondacks ou des visages aussi beaux que le sien. Au matin des dizaines de pièces peintes sont étalées sur l’établi. Ils les mettent dans leurs poches où elles se mêlent aux autres et ils n’en font plus de cas. Ils s’en séparent sans remord en échange d’un simple café ou d’un journal.  
Maddy ouvre la porte et s’écarte pour le laisser entrer. Elle ne dit pas un mot. Il ne l’a pas souvent vu à la lumière du jour. Elle est beaucoup plus belle que ne le laisse supposer l’éclairage plongeant de sa salle de billard.

Silencieusement, elle le conduit jusqu’à la cuisine où elle noie un sachet de thé dans une tasse d’eau bouillante. Puis elle s’assoit sur le rebord de la fenêtre et boit par petites gorgées sans le quitter des yeux. Entre elle et lui, une table en bois sur laquelle est posée, parmi d’autres objets, sa pince à billets. À vue d’œil, il ne manque pas un dollar.

« Si tu reconnais quelque chose qui est à toi, prends-le et va-t-en» lui dit-elle avant de se tourner vers la rue. Après un court instant d’hésitation, il s’empare de la liasse puis quitte l’appartement sans avoir pu prononcer un seul mot.

Sur la table, Maddy trouve un quarter peint à la place de la pince à billets.

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