Les hommes
portaient des blocs de pierres et des barres de métal à bout de bras. On ignorait où avait débuté leur cortège. Leurs muscles tremblaient, prêt à se rompre sous le poids inhumain de leur fardeau.
Mais ils ne bronchaient pas, absorbant la douleur en fredonnant des kyrié eleison au travers de leurs lèvres mi-closes. Ils atteignirent enfin la rivière et lâchèrent leur charge sur les quais
avec soulagement. Certains, épuisés, en profitèrent pour mourir. Ils frappaient du pied le bois de la jetée et le son remontait jusque dans leur cœur, puis ils s’asseyaient contre un mur et
s’éteignaient, la tête rejetée à l’arrière. Les autres les pleuraient un moment. Ils prononçaient à voix haute le nom de leurs parents, celui de
leurs enfants. Et s’ils n’en avaient pas, ils leurs inventaient un fils et une fille pour que leur descendance soit assurée dans l’au-delà. Quand ils n’éprouvèrent plus de tristesse, ceux qui
restaient reprirent leur charge et avalèrent de grandes gorgées d’air avant de pénétrer dans l’eau à la jonction des deux rivières. Les croyant noyés, on cessa rapidement de scruter la surface. À
la lune de mai, ou de septembre, ils réapparurent sur la rive de Manhattan. Et l’on en vit d’autres sur celle de Brooklyn. Alignés sur deux rangs, de part et d’autre de la rivière, ils tiraient
sur de gros câbles d’acier, s’arrêtant souvent pour reprendre leur souffle et soigner la paume de leurs mains ensanglantées. Enfin ils émergèrent une première arche ruisselante, gigantesque.
Ses deux ogives pointées vers le ciel aux cent dieux de New York. Et lorsque la deuxième arche s’érigea, faisant surgir le tablier, on oublia sur l’heure le temps où le pont de Brooklyn
n’existait pas. Les hommes entrèrent de nouveau dans la rivière, sans faire provision d’air.
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