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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Providence - Chapitre 1

Mary and Co

Ellen Providence avait emménagé dans l’immeuble à l’automne 1989. Elle était si maigre que les autres locataires ne tardèrent à la surnommer la fille-qui-a-le-sida. Et quand ils la croisaient, ils se mettaient la main devant la bouche. Elle ne s’en offusquait pas. Mais, souvent dans l’ascenseur bondé, elle toussait bruyamment en se raclant la gorge. Les voisins s’écartaient d’elle imperceptiblement, se collant aux parois boisées. Une fois dans la rue, elle s’autorisait à sourire de son manège.

Ses cheveux  tombaient sur ses épaules, mais sans légèreté. Ils étaient secs et la couleur variait avec la lumière. L’été, plutôt roux. Elle portait des Jeans sans ceinture qui glissaient au dessous de sa taille. Elle les remontait à la manière d’un homme.

Trois mois après son arrivée, elle n’avait encore adressé la parole à personne. Et cela contribua à en faire le sujet de conversation principal dans les couloirs, ou sur les marches d’escaliers. Ils avaient d’abord dû se mettre d’accord sur son âge. Ils y parvinrent en décembre. Aux alentours de trente-sept. Elle se droguait à coup sûr et n’était pas américaine. Anglaise, peut-être. Ils optèrent finalement pour la nationalité française, lorsqu’elle passa en boucle, des jours durant, une chanson dans cette langue. Emily Dobbs, du 23B, reconnut immédiatement la voix de Barbara. Elle l’avait vu en concert à l’Olympia de Paris en février 1969.  Elle s’empressa de convier les autres pour un thé et leur narra dans le détail cette soirée ou la femme en noir détruisit sa santé pour de bon. Sa voix, leur raconta-t-elle nerveusement, était si belle qu’elle perçait les esprits et les corps. Elle fit pénétrer dans son cœur une espèce de vibration qui n’en était jamais sortie. L’organe se fatigua très vite, son mariage fut rompu, sa vie brisée et la pauvreté l’obligea à des actes qui l’emplissaient encore de honte et de remords. On écoutait d’une oreille son récit pour le moins stupide, en s’empiffrant de brownies au caramel et noix de pécan, sa spécialité. Puis, très vite Ellen Providence revint sur le tapis. Et la soirée devint tout de suite plus animée.

Le lendemain matin, Emily Dobbs s’effondra sur le parquet de sa chambre. Foudroyée par une crise cardiaque. Son corps chuta lourdement et le bruit alerta les locataires du dessous. La voix de Barbara déserta les couloirs.

Les voisins présents se réunirent dans le hall pour être là quand les pompiers descendraient la civière.  Mais le corps était emballé dans un sac de plastique noir et ils ne cachèrent pas leur déception. Un secouriste leur proposa d’ouvrir le body bag. Tous se précipitèrent sur le cadavre. Le silence se fit.  Chacun possédaient ses propres raisons à cette observation morbide. Finalement ils conclurent, en haussant les épaules, que ça n’était pas si effrayant. Il y en eut forcément une pour dire : on dirait qu’elle dort. Le zip de la fermeture-éclair que l’on remonte mit fin à l’étrange séance. Ellen Providence ne s’était pas montrée.  

Trois jours plus tard, elle quitta l’immeuble après avoir rempli de ses affaires le coffre d’une Honda de 88. Elle partit en laissant la clé à l’extérieur. C’était sans doute convenu avec la gérante. Mais celle-ci ne vint pas la récupérer. Une aubaine pour les voisins qui pénétrèrent le soir venu dans l’appartement. La lumière de la rue formait des flaques carrées dans le large salon et s’étalait comme un lai de papier peint glissant le long du mur.  Peu de meubles. Un canapé, une table basse, une étagère courant sur tout un pan, un poste de télé en bois laqué. Dans la chambre, un lit, une armoire en plastique mou et une table de nuit côté gauche. Des réclames encadrées. Les cars Greyhound, les cigarettes Chesterfield… Sur la cuisinière, un trente-trois tours de Barbara. Ils se le passèrent de main en main, comme un objet précieux, ou tout du moins mystérieux, en s’étonnant qu’Ellen Providence l’ait oublié, tant il avait l’air de compter pour elle.

Elle ne l’a pas oublié, pensa alors Rose Miller. Elle l’a laissé là, en évidence. Comme une arme du crime. C’est ce que font toujours les tueurs à gage.

Rose lisait des romans policiers depuis ses douze ans. Elle voyait des assassins partout. Cela lui avait d’ailleurs valu un séjour prolongé dans une maison de repos du New Jersey. C’est parce qu’elle en gardait un très mauvais souvenir, qu’elle n’exposa pas sa théorie aux autres. Mais Ellen Providence avait bel et bien assassiné la locataire du 23B, d’une crise cardiaque.


Providence -Chapitre 2

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