CHRONIQUES NEW YORKAISES
Souvent les oiseaux en pleine vitesse vont cogner aux parois de verre des buildings, n’y voyant que la poursuite du
ciel. Sonnés, ils dégringolent en tourbillonnant comme des toupies. La main du vent qu’ils génèrent dans leur chute, s’amuse à froisser leurs ailes
molles. Elle les tord et leur vole parfois une plume ou deux qu’elle regarde naviguer dans un courant d’air chaud.
La vieille s’arrête un instant de parler. De la poche de son Trench, elle sort une petite boite de métal carrée qui contient une dizaine de mégots. Elle les observe durant un moment, les poussant délicatement du doigt, pour les aligner, et les palpe légèrement pour mesurer leur contenance en tabac. Finalement, elle choisit le plus petit. Trois bouffées, pas plus. L’enfant se demande si elle osera mettre à sa bouche ce tube de papier jauni par la combustion et carbonisé à l’extrémité. Il se penche en avant, les mains entre les cuisses, pour l’observer, mine de rien. Malgré lui, un air de dégoût s’affiche sur son visage. Deux bouffées, plus une qui brûle les doigts de la vieille, mais elle ne l’abandonne ni au vent, ni à la semelle de sa chaussure.
Bien qu’il soit assis à l’extrémité du banc, les jambes de l’enfant n’atteignent pas la terre enneigée de l’allée, alors en attendant la suite de l’histoire, il y dessine mentalement un dragon et un super héros en armure souple de titane qui le pourfend. C’est un dragon industriel. Le modèle TH 544 BAC équipé d’un logiciel de reconnaissance olfactive. Mais le héros porte un collier en Pierre d’Athysse qui le rend inodore et le monstre ne le sent pas arriver. D’où le coup de sabre qui le foudroie direct. Il s’effondre. Quelques statues alentour sont renversées et une faille s’ouvre juste sous son corps. Le garçon s’étonne que les promeneurs passent à travers cet énorme cadavre qui gît à présent sur le Mall, comme s’il était immatériel.
La vieille toussote. Et les oiseaux alors ? lui demande précipitamment l’enfant, après un fulgurant voyage pour revenir de ce côté-ci du monde.
On raconte qu’ils reprennent toujours leurs esprits à quelques mètres du sol, et qu’ils repartent vers les cieux d’un seul coup d’ailes. Sauf quand ils en décident autrement. Mais ça n’arrive jamais. La vieille se tait. Elle attend l’inévitable pourquoi ? qui ne vient pas. L’enfant est distrait car il lui semble que le dragon a bougé. Juste un frémissement le long de sa fabuleuse crête. À surveiller. Pourquoi ? demande-t-il enfin sans quitter l’allée des yeux.
Parce que les oiseaux n’existent que dans notre âme, lui répond la vieille. Pourquoi les ferions-nous mourir ?
Comprend pas, lui dit le garçon en sautant du banc. Puis il lui fait un signe d’au revoir et se met à courir dans l’allée en contournant, à quelques pas de là, un obstacle invisible.
Ce que vous dites