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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Souvent les oiseaux

Ann F Border

The-Mall.jpgSouvent les oiseaux vont cogner en pleine vitesse aux parois de verre des buildings, n’y voyant que la poursuite du ciel. Sonnés, ils dégringolent en tourbillonnant comme des toupies.  Le vent qu’ils génèrent dans leur chute s’amuse à froisser leurs ailes molles. Il les tord et leur arrache parfois une plume ou deux qu’il fait naviguer dans un courant d’air chaud. 

La vieille s’arrête un instant de parler. De la poche de son trench-coat, elle sort une petite boite de métal carrée qui contient une dizaine de mégots. Elle les observe durant un moment, les aligne délicatement du bout des doigts et les palpe légèrement pour mesurer leur contenance en tabac. Finalement, elle choisit le plus petit. Trois bouffées, pas plus. L’enfant se demande si elle osera vraiment mettre à sa bouche ce tube de papier jauni et carbonisé à l’extrémité. Il se penche en avant, les mains entre les cuisses, pour l’observer discrètement. Malgré lui, un air de dégoût s’affiche sur son visage. Deux bouffées, plus une qui brûle les doigts de la vieille, mais elle ne l’abandonne ni au vent, ni à la semelle de sa chaussure.

En attendant la suite de l’histoire, l’enfant fait surgir de son imagination un dragon et un super héros en armure souple de titane. Le dragon est un modèle industriel, le TH 544 BLC équipé d’un logiciel de reconnaissance olfactive. Mais le super héros porte un collier en Pierre d’Athysse qui le rend inodore. Il surprend le dragon alors que celui-ci s’apprêtait à cramer toute la rangée d’arbres du Mall, et les bancs et les gens assis dessus. Un vrai massacre pyrotechnique. Le héros pourfend le dragon d’un seul coup de son sabre en verre de Mars. La bête s’effondre. Quelques statues alentour vacillent sur leur socle et une faille s’ouvre juste sous son corps. Le garçon est impressionné par les proportions de l’animal.  Le cadavre va quand même de là à là. Il occupe une sacrée place. Et les passants qui font comme s’il n’existait pas. Les adultes sont aveugles. Enfin, Il leur manque quelque chose…

Un peu de gas-oil s’écoule de la plaie du dragon. C’est logique.

La vieille toussote. Et les oiseaux alors ? lui demande précipitamment l’enfant, qui doit faire un gros effort pour revenir de ce côté-ci du monde.

On raconte qu’ils reprennent toujours leurs esprits à quelques mètres du sol, et qu’ils repartent vers le ciel d’un seul coup d’ailes. Sauf quand ils en décident autrement. Mais ça n’arrive presque jamais. La vieille se tait. Elle attend l’inévitable pourquoi qui pend toujours aux lèvres des enfants comme la morve à leur nez. Mais le garçon a mieux à faire que de s’intéresser à ces histoires d’oiseaux qui tombent du ciel. Il jurerait que le dragon a bougé. Un frémissement le long de sa fabuleuse crête. À surveiller.

Pourquoi ? demande-t-il enfin parce qu’il sent le regard insistant de la vieille au dessus de sa tête.

Parce que ces oiseaux-là n’existent que dans notre imagination, lui répond-elle. Pourquoi les ferions-nous mourir ?

J’comprends pas, lui dit le garçon en sautant du banc. Puis il lui fait un signe d’au revoir et se met à courir dans l’allée en contournant prudemment, à quelques pas de là, un obstacle invisible aux yeux de tous sauf aux siens.

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