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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Maine Terminal

Ann F Border

Hopper-.jpgLe Sud, je n’y mettrai jamais les pieds, parce que les piscines sont au pied des chambres de motel et ça sent le chlore jusque dans les rêves. Ça désinfecte tout, ça brûle les yeux et on ne distingue plus que les couleurs saturées et les lumières fortes.

Mais un jour, je quitterai New York pour aller dormir dans un motel du Maine. Il y aura une piscine d’eau de mer à la porte de ma chambre. Et du sable dans les allées. Des arbustes de la côte Est dans de gros pots en terre cuite et en bois peint avec de la spéciale-marine. Je prendrai la chambre 13. A ce moment-là, plus rien ne portera malheur. Je sentirai dans ma poche la clé plate accrochée à un lourd porte-clés. Une petite masse, se terminant comme saturne qui aurait un anneau en caoutchouc. Le matin, je m’assiérai sur le bord de la piscine pour lire le Gray News et je balancerai mes jambes dans la flotte. Les remous changeront sa couleur et surtout, une odeur d’iode m’emplira les bronches. Un homme passera derrière moi au moment où je jetterai par-dessus mon épaule la page des sports. Il la ramassera sans la défroisser. C’est pas pour lire, me dira-t-il avec un sourire de gonzesse sur la face. Je me retournerai vers lui. Un touriste avec une chemise à carreaux, un short kaki et une ceinture à fermeture ou il planque ses coupures. Pourquoi pas dans le sud ? Je lui demanderai. Il haussera les épaules. Pourquoi pas. C’est sûrement mieux qu’ici où on ne peut se fier ni à l’océan, ni au ciel, ni au distributeur de boissons, ni à rien.  Il mettra les bouts avant la fin de la matinée avec sa femme. Une nouvelle, parce qu’il la tiendra par la main. Il balancera ses Samsonite dans le coffre de sa japonaise hydride de location et demandera à la fille si elle veut conduire après s’être installé derrière le volant. Un con.

Tous les vieux se précipitent vers le Sud, parce que ça rend immortel à ce que l’on dit. La position sur la planète, les cocktails sur les terrasses en mosaïque d’Espagne et les résidences barricadées. Immortel, je l’ai été quelquefois. Ça ne m’a pas tellement donné envie d’y consacrer le reste de ma vie.

Quand on meurt dans le Maine, c’est pendant une nuit d’hiver, après les fêtes de fin d’année. La famille suit le chasse-neige jusqu'à à la maison du défunt si lentement que ça lui laisse le temps de se raconter des souvenirs. Dans le hall, ça sent la dinde rôtie et le sapin clignote. Il touche le plafond. Une auréole lumineuse qui change de couleur toutes les deux secondes entoure le sommet de l’arbre. Certains montent dans la chambre, d’autres fument en grelottant à la fenêtre de la cuisine, ou soufflent sur des tasses de café. Ceux qui ont été faire leurs adieux au mort redescendent avec la mine défaite, ce qui convainc les autres de rester là où ils sont. Dans les pièces à vivre.

Un jour je mourrai dans le Maine. Tellement vieux qu’il n’y aura que le médecin pour suivre le chasse-neige. Et l’épicier du coin, Cliff ou Barney, fera une croix sur mes dettes, jusqu’à ce qu’il se souvienne que j’avais une barque dans le port qui suffirait à effacer mon ardoise.  Mal amarrée, elle se balancera contre la digue à chaque arrivée dans le chenal. Un chiffon graisseux imprégné de ma sueur traînera près du moteur, Barney le déposera respectueusement sur l’eau et le regardera couler en ondulant comme une étoile de mer à quatre branches rejoignant les abysses.   

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