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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le conte de Paddy Smith, locataire du paradis

Mary and Co

Paddy  Smith a passé la nuit sur le pont de l’Ambrose. Une forte odeur de rouille et d’huile de moteur imprègne son pelage. Une vraie nuit de chien, si je peux dire, à surveiller ses testicules. Il paraît que les mouettes en raffolent. Sûrement une légende urbaine. Quoiqu’il a des potes qui n’ont plus rien à défendre de ce côté-là. C’est bien passé quelque part.  Assure tes arrières,  mon petit ! Question conseil, sa mère ne s’était pas foutue de sa gueule. Question abandon non plus. Quand le temps était venu, elle l’avait « oublié » au Fulton Market. Et une adresse pareille, ça te pose son chat. Le marché au poisson, c’est le paradis sur terre.  Faut voir ça. Enfin ! fallait voir ça. Parce que l’éden avait foutu le camp du jour au lendemain.  C’est que le paradis, ça fonctionne avec des pièces, lui affirme Peter Stuyvesant, le chat du marchand de tabac, qui a toujours des théories fumeuses. Tiens ! comme le distributeur de boissons du quai. Et des pièces, t’en a pas ? CQFD. Le paradis reste dans sa boite. Pas d’autre possibilité. A New York, on te fait crédit quand  t’es propriétaire de la banque.

Paddy Smith se penche au dessus de la rivière. Sûr qu’il y a des poissons là-dedans, mais c’est connu qu’ils bossent pour la mafia russe et dévorent les cadavres humains en moins du temps qu’il en faut pour le dire. Il n’y a bien que ces saletés de mouettes pour s’en régaler !

Laisse tomber fiston, lui dit Peter qui l’a rejoint. Les anguilles de L’Hudson, au mieux, elles sont farcies à l’hydrocarbure.

Il faut se faire une raison, le paradis sur terre a bel et bien fermé ses portes. Voilà. Paddy Smith ne sera pas le premier chat new yorkais à se reconvertir dans la miette de donuts ou la poubelle de Diner. D’ailleurs, il a établi une liste d’aliments de dernier recours. Et Brody Morgensheimer y figure. En dernière position, certes, après les rats crevés, mais il y figure tout de même. Et Paddy  prie le ciel que les rongeurs dézingués aient un goût acceptable et que cela suffise à le sustenter, car il connaît Brody depuis toujours.

Tout le monde le connait. C'est un goéland à bec cerclé, qui a été  percuté par un bus scolaire en septembre 1993, et qui, depuis, vit cloué au sol de bois du quai 17.  Ses deux ailes brisées traînent sur le sol, comme une cape de magicien mal rémunéré. L’oiseau serait à plaindre si le choc ne l’avait pas doté d’un don de double vue simplement fantastique, qui l’a rendu célèbre et fait oublié son handicap. On vient des cinq boroughs se faire éclairer la lanterne.  Et il ne faillit jamais.

Les chats ne croient pas aux voyants et à toutes ces fadaises de prévisions à très long terme. Peut-être y sont-ils plus sensibles lors de leur neuvième et ultime vie ? Possible. Mais ce n’est pas le cas de Paddy qui en comptabilise trois au compteur. Alors lorsque Brody Morgensheimer l’aborde et lui parle bille en tête de sa fameuse liste, il est bluffé.

J’apprécie que tu m’aies placé à la fin de ta liste, lui dit le goéland en regardant fixement vers Brooklyn. Mais tu ne m’en dévoreras pas moins. La faim ne te laissera guère d’alternative. Hélas, il  y fort à parier que ce repas te reste sur l’estomac. Car tu es un brave. Et je crains que le remord ne te ronge jusqu’à ta dernière naissance. D’un autre côté, les braves vivent au paradis et je m’étonne que tu ne l’aies pas suivi lors de son déménagement dans le Bronx. Aussi, parce que ta vie mérite autant d’être sauvée que la mienne,  je t’en donne l’adresse.

Brody la lui chuchote à l’oreille, car certaines choses ne s’ébruitent pas et Paddy Smith part sur le champ rejoindre le paradis qu’il n’aurait jamais du quitter. Trente sept jours lui furent nécessaires pour atteindre le nouveau Fulton Market. Et on le laissa errer durant ses six longues existences dans l’impressionnant bâtiment, sans jamais l’en chasser. Car chacun sait que s’il y a des assassinés au paradis,  il n’y a guère d’assassins.

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