CHRONIQUES NEW YORKAISES
Le sang de Tommy Mayer
se glace, lorsqu’une voix, derrière lui, l’appelle par son vrai nom. Plus personne ne l’appelle Thomas, surtout dans cette partie de la ville. La voix l’apostrophe de nouveau et semble se
rapprocher. Cette fois, le ton est interrogatif. Ça le rassure. La femme n’est pas sûre. Il se laissera croiser sans broncher, ça devrait suffire à la convaincre qu’elle s’est trompée.
Il accélère légèrement le pas, mais elle le talonne. Son parfum la devance, à cause du vent qui arrive de l’Atlantique. Il se prend à penser que c’est sa mère, bien que ça soit impossible. Elle
est morte il y a quatre ans, d’après ce qu’on lui a dit. Crise cardiaque. Le symbole ne l’avait pas laissé insensible. Le cœur qui lâche, tout ça. Il n’y était pas pour rien. La nouvelle l’avait mis dans une colère noire et il avait récupéré ce jour-là plus de fric que ses parieurs n’avaient de dettes. Dans la soirée, ses poings
étaient en sang et son index gauche, fracturé. La voix persiste. Elle se fait vaguement suppliante. Glissant longuement sur la
deuxième syllabe. Dans son enfance, quand on l’appelait Thomas, il avait le sentiment que l’on ne s’adressait pas à lui. Que les autres voyaient par delà son corps le véritable garçon qui se
nommait ainsi. Il ne s’était jamais accommodé de cette présence invisible et lorsqu’il s’adressait à elle, c’était pour la maudire. Il allonge le pas, sans courir. Mais la femme le rattrape et le saisit par l’épaule, l’obligeant à se retourner. Il la remet immédiatement. C’est Holly Griggs, sa tante. Autrefois, Il passait les longues heures estivales dans la pénombre fraîche et
réconfortante de son appartement de Perry Street. Elle l’emmenait au zoo ou à Victorian Gardens quand elle avait de l’argent. Il se souvient qu’elle
ne lui tenait jamais la main dans les allées du parc, mais fermement le poignet. Il ignore ce que ça signifiait. La femme a un
mouvement de recul, lorsqu’il lui fait face. Elle s’excuse. Elle l’a pris pour quelqu’un d’autre. Elle semble attristée de s’être trompé. Elle s’excuse encore et s’éloigne. Tommy la regarde un
moment. Son corps s’est légèrement voûté avec le temps et sa marche est moins vive. Mais ce sont là les seuls signes de vieillesse. Il se peut même que ça n’en soit pas. Un temps lourd, sans
espoir d’orage, courbe les échines et freine les élans depuis plusieurs jours. Il se demande ce qu’il a bien pu advenir de
Thomas quand son portable sonne. Ça lui remet les idées en place. Il hausse les épaules. N’importe
quoi ! En ligne, un tocard qui lui doit du fric, négocie un délai. Il va le massacrer. Lorsque il pousse la porte du bar, l’autre se voit déjà
coulé dans du béton. On ne plaisante pas avec Tommy Mayer.
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