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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Tommy Mayer's story

Ann F Border

Rue.jpgLe sang de Tommy Mayer se glace lorsqu’une voix derrière lui l’appelle par son véritable prénom. Plus personne ne l’appelle Thomas, surtout dans cette partie de la ville. La voix l’apostrophe de nouveau et semble se rapprocher. Cette fois, le ton est interrogatif. Ça le rassure. La femme n’est pas certaine qu’il soit le Thomas qu’elle connaisse. Il se laissera dépasser sans broncher, ça devrait suffire à la convaincre de son erreur.

Il accélère légèrement le pas, mais elle le talonne. Son parfum la devance, à cause du vent qui arrive de l’Atlantique. Les senteurs de jasmin et de rose lui font penser à sa mère, bien qu’il soit impossible que ce soit elle. Elle est morte depuis quatre ans. Tommy l’avait appris par hasard et ça l’avait rendu fou. Le cœur qui lâche, il y était pour quelque chose. Ce jour-là, il récupéra plus d’argent que ses parieurs n’avaient de dettes. Et dans la soirée, ses poings étaient en sang, son index gauche fracturé mais la folie ne l’avait pas quitté.

La voix persiste. Elle se fait vaguement suppliante. Glissant longuement sur la deuxième syllabe. Dans son enfance, quand on l’appelait Thomas, il avait le sentiment que c’était avec une légère contrariété dans la voix. Il lui semblait que les autres cherchaient par delà son corps le véritable garçon qui se nommait ainsi. Son contraire. Un garçon docile. Le modèle standard, sportif, intelligent, assez beau pour plaire aux filles modèles standard, mais pas assez pour se créer des ennuis ou des frustrations.  Tommy ne s’était jamais accommodé de la déception qu’il inspirait à ses parents.  Et lorsque lui-même prononçait son prénom, c’était pour le maudire.

Il allonge le pas, sans courir. Mais la femme le rattrape et le saisit par l’épaule, l’obligeant à se retourner.  Il la remet immédiatement. C’est Holly Griggs, sa tante. Autrefois, Il passait les longues heures estivales dans la pénombre fraîche et réconfortante de son appartement de Perry Street. Elle l’emmenait au zoo ou à Victorian Gardens quand elle avait de l’argent. Il se souvient qu’elle ne lui tenait pas la main dans les allées du parc, mais fermement le poignet. Et quand elle le lâchait, ça n’était qu’une vue de l’esprit car son regard prenait la relève.

La femme a un mouvement de recul lorsqu’ils sont face à face. Elle s’excuse. Elle l’a pris pour quelqu’un d’autre. Elle semble triste de s’être trompée. Elle s’excuse encore et s’éloigne. Tommy la regarde jusqu'à ce qu'elle tourne au coin de la rue. Son corps est légèrement voûté et sa marche est moins vive. Mais ce sont là les seuls signes de la vieillesse.

Il se demande ce que Thomas est devenu. Croiser son reflet dans une vitrine ne lui donne pas la réponse. Il hausse les épaules. Qu’est-ce que ça peut bien foutre ? Son portable sonne. Un parieur qui lui est redevable veut négocier un délai. Lorsqu’il pousse la porte du bar où ils ont convenu d’un rendez-vous, l’autre se prépare au pire. On ne plaisante pas avec Tommy Mayer.

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