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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

The wolves

Ann F Border

Ambulance.jpgUn jour triste aurait mieux convenu. Un enterrement dans le quartier. Les costumes noirs froissés, sortis des placards et à peine brossés. Les épaulettes encore pleines de poussière oubliée à cause de l’obscurité qui règne dans la pièce. C’est l’été.  Le climatiseur en panne. Tout est bouché. Rien ne donne sur l’extérieur. Mais il entre quand même, planqué derrière le bruit incessant. Les sirènes, parfois. Pompiers, flics, ambulances. C’est l’été. On ne veut pas le savoir. Mais il entre quand même. Par les interstices des persiennes et il étouffe les hommes, serre leurs gorges comme un deuxième couteau qui relève zéro au compteur. Les femmes à moitié nues. Elles se frôlent et se sourient. Dans les pièces sombres. Pompiers, flics, ambulances.

Il faut qu’un jour ça s’arrête. La vieille secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Un insecte se fait entendre. Dans un esprit en réalité. Un insecte estival. De ceux qui piquent les chairs brunies ou dévorent les récoltes. Un mot inutile à New York. Il y en a d’autres. La vieille se rappelle de quelque chose. Une fois, dans une ambulance, on lui a raconté une histoire. Un jour triste aurait mieux convenu, lui avait dit le secouriste. Pour de telles histoires ce n’est pas le jour. Une fusillade. Des gosses armés qui tirent dans le tas des balles argentées pour devenir des hommes. L’un d’eux, le plus jeune, tire en l’air et du ciel tombe un dollar en or percé. Il le met dans sa poche en espérant que ça veuille dire quelque chose et il rentre chez lui. Sur le trottoir deux gamins agonisent. Bill Obson et Jack Kerouac.

L’électrocardiogramme de la vieille s’était affolé en entendant ce dernier nom, mais l’ambulancier l’avait rassuré. Personne n’est unique, croyez-en mon expérience. J’ai eu à faire à plusieurs Jack Kerouac. Bref, le gosse rentre chez lui. Sa mère est assise sur le canapé, complètement défoncée. La lumière bleutée du poste de télé tranche avec celle de l’extérieur et il fronce les sourcils en lui tendant la pièce. Il lui raconte le miracle dont il a été témoin et la femme se fend d’un atroce éclat de rire qui semble ne pas pouvoir s’arrêter. Le môme la secoue et la raisonne, rien ne la fait cesser. Le rire inonde l'espace comme une lave brûlante. Une matière supplémentaire qui s’ajoute à ce terrible été. Le gosse sort son flingue et la descend. Le coup le fait trébucher et le dollar roule et disparait entre les lattes du parquet. Un dollar en or tombé des mains de Dieu, perdu à jamais dans un appartement de Hell’s Kitchen. Le gamin s’assoit près de sa mère, finit un paquet de chips et s’endort. Fin de l’histoire.  La vieille pense aux gamins morts sur le trottoir. Bill Obson et Jack Kerouac. Bill et Jack.  Elle ne se souvient plus de la définition du mot miracle. Il faudra qu’elle la demande à quelqu’un. Personne ne saura. Personne ne sait jamais ce genre de choses.

Un jour triste aurait mieux convenu. On descend dans la rue à la nuit tombante. On entend les voix des mères. Et le silence des pères passe au dessus des têtes comme des lames volantes. Des armes sans trajets. De ce côté-ci, on s’oblige à la tristesse mais ça emmerde tout le monde. On fume des cigarettes blondes en gardant les yeux fixés au sol.  Le vent frais qui s’enroule sur les épaules et les nuques est une bénédiction, mais personne n’en parle. Les cous se tendent finalement. Les jambes s’allongent sur les marches. Les bras s’écartent. Dans les pièces chaudes, les femmes ouvrent les persiennes. Et ce qui reste de la nuit pénètre en catastrophe.

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